alain juppe

Alain Juppé. MARTIN BUREAU/AFP


C’est au Quai d’Orsay qu’Alain Juppé a montré son savoir-faire avec le plus d’éclat et de sens de l’État. Les relations internationales sont sa passion. Il se définit comme gaulliste avec une certaine idée de l’homme et de la France. Proche collaborateur de Jacques Chirac dès 1976, il en deviendra logiquement son Premier ministre. Une complicité qui perdure encore aujourd’hui.
On sent chez Alain Juppé un contrôle de soi permanent, une légère tension qui se cache dans un sourire sans jamais disparaître tout à fait. Un mélange de distance et de chaleur contenue. L’homme a toujours l’oeil vif, le verbe facile et volontiers enjoué. Comme ce jour où il nous reçoit dans le salon du cercle Interallié, à Paris, après s’être exprimé devant les responsables de l’ETHIC, le mouvement des entrepreneurs à taille humaine. « Il faut laisser le temps au temps », dit-il en conclusion de son exposé, reprenant une formule dont usa – en son temps – un certain François Mitterrand. « Peu de référents illustres m’ont guidé en politique, » commence l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac. Lui viennent à l’esprit Alexandre, pour le voyage, Napoléon, qu’il se refuse à voir en tyran sanguinaire, et dont l’action et l’oeuvre l’ont marqué. Mais pour celui qui préside désormais aux destinées de Bordeaux, c’est le personnage du général de Gaulle qui, selon ses termes, « ne laisse pas de me surprendre ». Ces paroles… peuvent surprendre, plus de soixante-dix ans après l’Appel du 18 juin 1940. C’est pourtant à cette date que remonte Alain Juppé, comme un saumon remonterait, par exemple mais pas au hasard, l’estuaire de la Gironde.
De Gaulle à la BBC
« Lors de cette journée du 18 juin, précise- il, de Gaulle veut parler à la BBC. » Arrêtons-nous un instant. Pour avoir la sonorité à l’oreille. Juppé ne dit pas « BiBiCi » comme le presque commun des mortels quand il évoque la célèbre station de radio britannique. L’ancien ministre des Affaires étrangères, dont on ne doute pas un instant du parfait anglais parlé, prononce « BéBéCé ». Une manière comme une autre de rester français, de mener le combat de la langue, sans céder aux modes du franglish ou du globish. Jusque dans la diction des sigles, Juppé est gaulliste, ou gaullien. Le Général souhaite donc s’exprimer à la « Bébécé ». Il demande l’autorisation au gouvernement de guerre dirigé par Lord Halifax, ancien vice-roi des Indes, qui refuse. « Il se démène, poursuit le maire de Bordeaux. Il contacte Churchill, qui finit par lui dire oui. Voilà un homme qui soudain dit : je suis la France. Il en fut une incarnation fascinante, même si tout a été difficile, avec Churchill, et surtout avec Roosevelt. » Ces leçons d’histoire ont à l’évidence pesé dans les choix d’Alain Juppé. « En politique, dit-il, je me suis défini comme gaulliste. Avec une certaine idée de l’homme et une certaine idée de la France. » S’il se souvient d’avoir serré la main au général de Gaulle, « c’était en 1968 à Mont-de- Marsan, j’avais treize ans », son « grand homme » est celui qui se révèle dans l’épreuve de la guerre. Avec ce qu’il appelle son « coup de folie ». Il reste admiratif aussi de son retour au pouvoir en 1958. Il y voit « courage et lucidité, même si on ne saura jamais si tout cela était prémédité ». Avec le recul, le fondateur de l’UMP souligne l’audace d’un homme qui sut « aller à l’encontre de l’opinion publique et sortit la France du pétrin ». Il n’efface pas pour autant les taches du tableau : cette « forme d’insensibilité » du fondateur de la Ve République, caractérisée notamment par le massacre des harkis.
Mendès-France
S’il ne fut pas de sa famille politique, Alain Juppé tient à saluer « le rôle décisif que joua Pierre Mendès- France en Indochine ». Avant de Gaulle en Algérie, Mendès le radical, icône de la gauche et du centre- gauche, retira nos troupes du « marécage » indochinois. Pétrin, marécage : les admirations du maire de Bordeaux vont vers ces hommes qui ont su prendre leurs responsabilités, endosser un destin plus grand qu’eux-mêmes, pour servir au mieux les intérêts de leur pays en pleine déconfiture. De manière assez attendue, Juppé rend bien sûr à Jacques Chirac ce qu’il lui doit, « un mélange d’admiration et d’affection », dit-il sans détour. « Après l’Inspection des finances, je me destinais à devenir banquier ou à travailler dans une société d’assurances. Chirac m’a engagé dans la politique. » Le lien s’établit à travers l’industriel Jérôme Monod, alors directeur du cabinet du Premier ministre. Nous sommes en 1976. Jusqu’ici, le jeune énarque et normalien n’a jamais milité. Son premier fait d’armes est isolé. Il remonte à 1971, lorsque « l’amphi de garnison » de l’Ena veut baptiser sa promotion « Commune de Paris », un siècle après ce mouvement insurrectionnel qui devint un marqueur clé de la gauche. Le jeune homme refuse et se bat pour que la promo s’appelle Charles de Gaulle. Il obtiendra gain de cause…
Le début d’une collaboration et d’une complicité
Chargé de mission de Chirac en 1976 : c’est le début d’une collaboration doublée d’une complicité qui mènera plus tard les deux hommes au sommet de l’État, l’un à l’Élysée, l’autre à Matignon. « Je ne l’ai pas quitté », observe sobrement celui qui pouvait nourrir de légitimes ambitions présidentielles, avant que les procès de la Ville de Paris, en 2004, le dévient de sa logique et l’obligent, selon sa formulation, « à passer son tour ». Ce qu’il aimait chez Chirac ? À l’écouter, on voit bien que ce « meilleur d’entre nous », comme le qualifia un jour son mentor, n’a voulu garder que le meilleur. À savoir « le courage, un dynamisme extraordinaire, une humanité touchante, qui se passait de publicité ». L’ancien Premier ministre évoque l’aventure politique de la mairie de Paris après sa conquête électorale, la capacité de Chirac à susciter durablement l’enthousiasme populaire. « Chirac était très Pompidou, avec une forme de radicalisme. » Il revit ces moments intenses de 1995 où la foule écrase littéralement Philippe Séguin, Jacques Toubon et lui quand ils rejoignent la place de la Concorde quelques minutes après la victoire de leur candidat… Celui qui s’est attelé à la rédaction d’un dictionnaire amoureux de Bordeaux voue encore une tendresse particulière à Montaigne, son lointain prédécesseur à la mairie, et à qui les Bordelais reprochèrent jadis d’être absent de la ville quand éclata l’épidémie de peste. « Montaigne est l’auteur de très beaux textes sur le vin. Il écrit comment l’ardeur se déploie au fil de la vie, des pieds au sexe, puis au ventre, et enfin à la tête, avec le vin pour griser. » Familier de la pensée politique de Pascal, Alain Juppé salue chez lui « la force des mots, le sens de l’ellipse ». Et de citer la célèbre formule : « Qui veut faire l’ange fait la bête. » À méditer sans doute au purgatoire de l’UMP…

Éric Fottorino
Article paru dans le numéro 458
du mercredi 30 janvier 2013

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