Pascal Canfin, ministre délégué chargé du Développement. JEAN-SÉBASTIEN ÉVRARD/AFP

Pascal Canfin, ministre délégué chargé du Développement. JEAN-SÉBASTIEN ÉVRARD/AFP


Le ministre délégué chargé du Développement a retenu les leçons sur le capitalisme de Luc Boltanski.
Et la complexité du monde selon Delors et Cohn-Bendit.
Pour rencontrer le jeune ministre du Développement Pascal Canfin (39 ans), il ne faut plus aller rue Monsieur, comme au temps du ministère de la Coopération, mais se rendre dans le bâtiment de la rue de la Convention qui abrite aussi sa collègue déléguée aux Français de l’étranger, Mme Hélène Conway-Mouret (L’Admiroir du 27 février 2013). Derrière les hauts murs de brique, d’imposantes statues africaines ne trompent pas sur l’identité du lieu, tout comme les portraits des ministres de la Coopération qui se sont succédé au fil des gouvernements de la Ve République, visages en noir et blanc d’où émergent quelques figures tutélaires, Pierre Pflimlin, Robert Galley ou Jean-Pierre Cot. Pour cet ancien journaliste au magazine Alternatives économiques, devenu en 2008 député européen sur la liste Europe Écologie, derrière Daniel Cohn-Bendit et Eva Joly, il est urgent que le politique soit en mesure de « reprendre la main » dans un contexte de perte de confiance. « Sinon, dit-il, les citoyens croiront avec le Front national que le politique ne peut plus rien. » Lui qui se définit comme un « idéaliste pragmatique », préférant « l’éolienne privée à la centrale nucléaire publique », ne cite pas spontanément des personnages qui ont inspiré son engagement dans la vie publique. Assez vite, il éprouve le besoin de dire d’où il vient, une famille ouvrière du Nord, avec un grand-père mineur de fond, un père qui descendit lui aussi au charbon pendant deux ans, une mère qui commença à travailler à 14 ans. Pas de coquetterie sociale ici, mais une réelle fierté d’avoir « brisé le plafond de verre », de porter en lui une vision différente de celle des élites. Cette richesse, il la doit à son milieu et à son expérience, à la confrontation des deux. En particulier quand, pourfendeur des produits financiers, il dirigea la délégation européenne qui fit interdire les credit default swaps (CDS), tenus en partie pour responsables de la crise des subprimes de 2007. « J’ai été marqué à jamais par une scène à Londres. Dans le cadre de mes enquêtes, je suis allé un soir dans un restaurant russe rempli d’oligarques. On ne dînait pas à moins de 3000 livres par personne. J’ai dit d’emblée aux gens que j’accompagnais que je ne pouvais pas payer un tel prix. Dans la conversation, mes interlocuteurs ont parlé des “petits salaires en dessous de 15000 euros par mois”. J’étais sur une autre planète… Maintenant je fais le contraire. Je vois la pauvreté du monde. J’étais récemment dans un camp de réfugiés maliens au Burkina. C’est un capital politique fort. »
Sa référence est un livre écrit par Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, paru chez Gallimard en 1999. Dans cette somme de près de 900 pages, il a puisé de solides arguments sur l’évolution de la modernité. « J’ai compris que le nouveau modèle social de domination était la mobilité.
Celui qui gagne est plus mobile que l’autre. »
Qui incarne cette mobilité? Sa réponse cingle, évidente: « C’est la finance. 40 % des transactions à la Bourse de Paris s’effectuent en une minute. Le gagnant est celui qui est ici maintenant et ailleurs demain. L’entreprise, même si elle investit dans la durée, est dans ce schéma. Le moins mobile, c’est par définition l’État. L’enjeu est ainsi posé: comment l’État peut-il reprendre le dessus dans un monde où il ne détient pas l’arme de domination massive qu’est la mobilité ? » Cette analyse, le ministre délégué au Développement la prolonge pour les salariés. « Il y a ceux qui vont chercher leur avenir ailleurs car ils parlent une langue étrangère, et les non-qualifiés qui restent scotchés à un territoire. La mobilité est le vrai clivage entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. »
Pascal Canfin se raconte avec simplicité. Il se souvient de ses premières missions à la CFDT: « Je formais des équipes de syndicalistes et de salariés pour la mise en place des 35 heures. Mon univers, ce sont les valeurs de la deuxième gauche. J’étais membre des clubs Témoin de Jacques Delors. En 1995, quand il a annoncé qu’il ne serait pas candidat à l’élection présidentielle, j’ai pleuré devant ma télévision. » L’ancien président de la Commission européenne est avec Daniel Cohn-Bendit – qu’il appelle Dany – une figure de référence pour ce diplômé de l’université de Newcastle. Il peut paraître étonnant de rapprocher les deux hommes, le catho de gauche pétri de rigueur et l’ancien leader de la contestation étudiante. Mais il ne faut pas s’arrêter aux apparences.
Aux yeux du ministre, ces deux parcours convergent autour d’une même appréciation sur l’importance de l’Europe, dans un moment où celle-ci, déplore-t-il, « ne joue pas son rôle ». Face au risque de voir les pays membres « se replier sur le cadre national », il en appelle à une nouvelle ambition européenne. « Il existe un écart entre notre mythologie nationale, la Révolution française, le gaullisme, et un réel très différent qui explique la déprime d’aujourd’hui. » Face à cette morosité nourrie en France par un fort sentiment de déclassement collectif et individuel, Delors et « Dany » incarnent selon lui des positions fortes: « le refus du simplisme, l’acceptation et même la revendication de la complexité. » Et de préciser: « La transformation de nos sociétés doit partir du réel. Et le réel est complexe ». Pascal Canfin partage avec ses deux modèles « le refus de toute forme de totalitarisme et de dogmatisme ». Il ajoute: « Je ne suis pas dans l’adoration de l’État. » Ce qui lui plaît, en bon pragmatique, c’est ce qui marche. Dans le respect des valeurs qu’il place au-dessus de tout: l’innovation et le partage. « Nous sommes dans un monde nouveau, avec le développement de la Chine et les problèmes écologiques qui surgissent. Il faut créer. On ne doit pas laisser l’innovation au libéralisme. Quant au partage, il est nécessaire dans un monde fini aux ressources limitées. » Engagé dans la préparation de l’accord Climat espéré en 2015 à Paris, il rêve non de grand soir, mais de compromis, son maître-mot pour avancer dans la négociation. Une parole aux forts accents deloriens…

Partager :