Christiane Taubira (photo : K. Tribouillard/AFP)

Christiane Taubira (photo : K. Tribouillard/AFP)


« Les poèmes sont des armes miraculeuses. » La ministre de la Justice, qui cite Aimé Césaire, a montré l’efficacité de ces « armes » au Parlement.

Rencontrer Christiane Taubira n’est pas une expérience banale. Même au terme d’une journée harassante où elle a accompli les lourdes tâches de son ministère, elle reçoit dans son bureau de la Place Vendôme avec une grâce souriante, imperméable à la boue qu’elle n’a cessé de recevoir ces derniers mois. On se demande quel peut être le secret de cette fière détermination qui n’est jamais arrogante ou agressive, elle dont la figure a été animalisée sans qu’elle reçoive de son camp ni de la classe politique en général de soutiens très appuyés. Sa force est dans le verbe.
Quand on lui demande à brûle-pourpoint quelles figures ont marqué son engagement, chez qui « la Garde » – comme l’appelle sa plus proche collaboratrice, diminutif de « garde des Sceaux » – puise-t-elle sa combativité, elle répond simplement : « Je ne ferais de folies pour personne. » Bien sûr, elle ne cache pas son admiration pour le Barack Obama de 2008. « Il a su négocier chaque moment difficile de sa campagne. Son discours sur la race, je le connaissais par cœur ». Mais en réalité, pour qu’elle se reconnaisse dans une personnalité marquante, c’est le nom de Mandela qu’il faut citer. Plus que Martin Luther King ? Assurément oui, répond-elle. « Martin Luther King a suivi un chemin de pasteur. C’est la limite qu’il ne franchissait pas. Bien sûr, j’ai été émue par son “I have a dream”. Mais c’était un prêche à des ouailles, pas une parole contre ses adversaires. » Le regard brillant, le verbe aisé, la gestuelle aérienne des mains, Christiane Taubira est tout à son propos. « Après le massacre de Sharpeville en 1960, Mandela fait le choix de la violence. Il sait que face à un État brutal, on ne lutte pas avec des mots, des discours et des principes. » Elle sera plus empathique avec Malcolm X, « pas dans sa première phase mais dans la seconde, après son voyage à La Mecque, quand il se dégage de la gangue de la race. Il devient alors plus vulnérable, plus intéressant ». Et d’ajouter : « Je me serais davantage retrouvée chez les Black Panthers. Je suis une sensitive, j’éprouve des sensations physiques à distance, je comprends d’abord et j’intellectualise après. »
C’est ainsi qu’à la fin de son adolescence, la jeune Guyanaise éprouve une forte affinité intuitive avec les membres de la Harlem Renaissance, ce mouvement intellectuel et artistique de l’entre-deux-guerres qui lutta pour la culture afro-américaine à New York. Elle cite les noms de la romancière Zora Neale Hurston, des poètes Langston Hugues et Countee Cullen, récitant soudain quelques vers de ce dernier qui montent dans le bureau comme une douce mélopée. Les mots pourtant sont ceux de la révolte :
« Nous ne planterons pas toujours
pour que d’autres récoltent
le sué doré des fruits mûrs
Nous ne jouerons pas toujours
de la flûte douce
tandis que d’autres se reposent
Nous n’avons pas été créés
Pour pleurer Éternellement. »
Au début des années 1980, Christiane Taubira éprouve le choc des écrits de Toni Morisson, en particulier Song of Salomon, la chanson de Salomon, « un livre que je ne recommande à personne », dit-elle gravement. « Je conseille Love et aussi Sula. Ou encore Home, un petit chef-d’œuvre ».
À mesure qu’elle parle, truffant ses propos de vers en anglais, en français ou en espagnol, la ministre de la Justice dévoile son vrai visage qui se confond avec la poésie. « C’est un goût que j’ai eu dès l’école, dit-elle. Avec La Légende des siècles de Victor Hugo, puis Vigny, Baudelaire, des lectures alors obligées. » Plus tard est venu René Char. « Il n’a pas demandé de visa mais il s’est installé en moi », lance- t-elle dans un éclat de rire. « Les poèmes me viennent avec les circonstances. Je l’ai juste constaté : ce sont des armes indestructibles. » Elle réfléchit un instant. Le silence enveloppe tout à coup le grand bureau de la Chancellerie. Il ne dure pas très longtemps, l’espace d’un songe, d’un souvenir.
Madame Taubira renoue avec le verbe d’Aimé Césaire « C’est lui qui disait cela : les poèmes sont des armes miraculeuses. Aucun sujet ne garde toute sa superbe devant un poème. » Elle récite de longs passages du Cahier d’un retour au pays natal. « C’est un gamin de 26 ans qui a écrit ça ! » lance-t-elle, confondue d’admiration et de gratitude devant ce texte qui la berce et la renforce. « Un poème qui m’émeut est une vérité au-delà de nous-mêmes, au-delà de l’instant », poursuit-elle. Et la voilà qui reprend son récit, une manière de psalmodie, de « foule qui ne sait pas faire foule ». Sa voix nue réchauffe l’hiver. On ne peut que l’écouter. J’ai cessé de noter : je retrouverai les paroles dans le recueil original. J’entends la musique de Césaire dans la bouche de Christiane. Il n’y a plus d’étiquette, de protocole, de ministre, mais une femme qui dit le beau et le fort, avec force et beauté, sans affect ni coquetterie :
« Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et
des hommes-panthères,
je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
l’homme-famine, l’homme-insulte,
l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot. »
Elle poursuit avec « La négraille aux senteurs d’oignon frit (qui) retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté »
 « Et elle est debout la négraille
la négraille assise
inattendument debout !
debout dans le sang
debout et libre »
Pour Christiane Taubira, « la poésie vient quand elle veut ». Manifestement elle veut souvent. Voici que survient Omar Khayam et ces quelques vers : « Ma tribu me reproche d’être noir, mais au milieu des combats, ne suis-je pas plus éclatant que l’aurore ? » Elle enchaîne avec Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien disparu en 2008 : « La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer ». Encore quelques vers de Lorca (Ode au roi de Harlem), puis quelques histoires de femmes courageuses et fières puisées dans les contes d’Afrique ou du Brésil. Christiane Taubira est à l’évidence une femme de légendes.

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