AA
En suspendant sa participation à EELV, la sénatrice Aline Archimbaud a voulu, dit-elle, « tirer la sonnette d’alarme ». Et d’appeler les écologistes à définir « une bonne fois pour toutes » leur rôle au sein de la majorité.

De ses 30 années d’enseignement dans les collèges et lycées de Seine-Saint-Denis, elle puise une anecdote sans esbroufe et pleine de sens. La prof de lettres classiques qu’elle était avait, ce jour-là, demandé à ses élèves un synonyme de l’adjectif “hypocrite”. La réponse tombait vite et sans malice : “politicien”. « Il n’y eut aucun rire, l’ensemble de la classe trouvait ça normal, c’était plutôt glaçant. » Sept ans après avoir quitté l’Éducation nationale, Aline Archimbaud, désormais sénatrice de ce même département, s’en fait donc encore l’écho, comme pour étayer la décision prise en décembre dernier : celle de suspendre sa participation à EELV, de se mettre en retrait du parti, à l’instar de Daniel Cohn-Bendit, Noël Mamère ou Marie-Christine Blandin. Un coup d’éclat étonnant chez cette élue, davantage réputée pour son travail de terrain et sa capacité à prendre en main des dossiers complexes (diesel, amiante, prison, CMU…) que pour son art des manœuvres politiques. Sauf que cette fois, dit-elle de sa voix calme et toujours égale, la lassitude était trop grande. L’éviction de l’une de ses proches des listes pour les départementales et ce, au nom d’un accord passé avec le Parti socialiste, n’aurait donc servi que de détonateur. Une « goutte d’eau », comme elle la qualifie elle-même, révélatrice d’un malaise grandissant depuis la sortie des Verts du gouvernement. Cette question de la participation ou non à l’exécutif donnerait ainsi lieu à des débats aussi « stériles que violents » qu’elle estime ne plus pouvoir supporter. Elle ne cache pas son exaspération : « Il n’y a plus de consensus à EELV, de positions un tant soi peu équilibrées, il n’y a plus que des gens taxés de “trop à gauche” ou “trop à droite”. Nous passons sans cesse d’une critique radicale du pouvoir à un alignement total, c’est incompréhensible. » Si elle se montre volontiers acerbe envers un parti aujourd’hui plus occupé à « fonctionner en vase clos qu’à affronter la réalité et promouvoir l’écologie politique », Aline Archimbaud refuse néanmoins de donner des noms, de pointer du doigt les fauteurs de trouble. Manière de renvoyer tout ce petit monde dos à dos et par la même occasion, de ne se fâcher avec personne. Car elle n’a pas définitivement claqué la porte du parti, elle a laissé une petite cale au cas où. À ce mouvement, dans lequel elle milite depuis 26 ans, on sent son attachement encore vivace.
Patron du groupe écologiste au Palais du Luxembourg, Jean-Vincent Placé lui sait gré de cette discrétion et a beau jeu de reconnaître la pertinence de ses critiques : « Difficile de la contredire sur le fait que notre parti est pris actuellement dans une impasse, un blocage stratégique annihilant. » Le sénateur de l’Essonne refuse d’extrapoler sur les motivations qui ont poussé Aline Archimbaud à prendre ses distances. Il ne peut néanmoins s’empêcher d’ironiser : « Après 40 ans d’engagement citoyen, prendre des leçons de la part de ceux qui poussent à une alliance avec Mélenchon l’a peut-être fatiguée. » Le fait est, l’élue écologiste ne se dit aucunement tentée par une aventure au Front de gauche : « J’ai bien des reproches à faire au pouvoir actuel, mais pas au point de me satisfaire de positions purement protestataires et symboliques. » Dit autrement, les écologistes auraient-ils donc tout intérêt à revenir aux affaires ? À cette question si vénéneuse, la seule réponse valable serait, d’après elle, de « faire enfin le bilan de [leur] première participation ». Synthèse collective qui permettrait de cesser de tergiverser : « Voyons ce qu’il a été possible de faire et ce qui le serait à l’avenir, posons nos conditions pour un retour et décidons-nous une bonne fois pour toutes ! » Cet appel au compromis, elle le juge inévitable dans la mesure « où les Français n’ont jamais jugé bon de [leur] donner une majorité ». Il permettrait, en outre, d’éviter aux écologistes de rester « dans leur tour d’ivoire à crier “à bas le diesel !” sans que rien ne change ». De loin, le pire à ses yeux.
Cette recherche d’efficacité dans l’action politique, ce souci de ne jamais perdre prise avec le réel est une constante dans la carrière d’Aline Archimbaud. Avec pour symbole fort son premier grand engagement citoyen. En 1985, alors que la France espère encore un retour au plein-emploi, elle crée ainsi l’un des premiers réseaux d’économie alternative, appelé « Solidarité emploi ». Parmi les autres fondateurs ? Un attelage des plus hétéroclites, composé notamment de Bernard Stasi, Monseigneur Gaillot, Yves Cochet ou du philosophe François Châtelet. Le but est alors de monter un système de cagnottes locales – où chaque citoyen contribue selon ses moyens – censées financer des projets « d’utilité sociale et écologique ». « Notre premier prêt, de l’ordre de 50 000 francs, c’est un restaurant d’insertion à Pantin qui en a bénéficié. À l’époque, les communistes nous accusaient de favoriser le capitalisme et de l’autre côté de la classe politique, on nous conseillait plutôt d’aller élever des chèvres dans le Larzac. 30 ans plus tard, l’établissement en question existe encore », se félicite-t-elle. De cette première expérience politique, elle en tire une solide conviction : « On ne créera jamais un grand mouvement écologiste en rabâchant des principes, il faut impliquer consommateurs, salariés et dirigeants économiques pour aboutir, ensemble, à des solutions concrètes. » Un état d’esprit qu’elle est, aujourd’hui, loin de retrouver chez EELV, ce parti « qui ne donne plus très envie », parfois un brin dogmatique, et qui aurait tant besoin, à ses yeux, de s’ouvrir davantage à la société civile.
Pour appuyer ses dires, Aline Archimbaud évoque ce rapport rendu, en septembre 2013, à Jean-Marc Ayrault sur « l’accès aux soins des plus démunis » et qu’elle aimerait bien d’ailleurs voir enfin pris en compte. Pas moins de 240 auditions pendant lesquelles la sénatrice a rencontré médecins, associatifs, travailleurs sociaux, responsables administratifs, directeurs de CPAM et d’hôpitaux. Un tour de France où elle a croisé « énormément de gens formidables », mais « tous très atomisés » et comme « étouffés » dans une société trop figée. Si le constat est unanimement partagé par la classe politique, souvent prompte à condamner les carcans administratifs et autres immobilismes économiques, Aline Archimbaud préfère s’en prendre à elle-même comme à ses pairs. « Notre mission d’élus est d’ouvrir des espaces, de mettre en mouvement les citoyens, d’insuffler de l’énergie. Or nous donnons surtout l’impression de ne plus peser sur la réalité ou pire encore, de ne plus en avoir le courage », cingle-t-elle. Elle loue ainsi la pertinence d’un Claude Dilain, l’ancien édile de Clichy-sous-Bois récemment disparu, qui, en 2010, tapait du poing sur la table en clamant sa « honte d’être le représentant impuissant de la République française ». Inquiète donc, désabusée par son propre camp, mais loin d’être démobilisée : non, l’écologie ne préoccupe pas que les bobos ; oui, elle concerne surtout les plus précaires, donc les habitants de Seine-Saint-Denis, premières victimes, selon elle, de la pollution, et qu’elle entend bien continuer à protéger.

Partager :