(photo : R. Swan / AFP)

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Alors que les États européens sont désormais libres d’autoriser ou d’interdire la culture de tel ou tel OGM sur leur sol, François Hollande appelle à relancer la recherche en France. Un pas vers l’autorisation des OGM de deuxième génération ?

Le 20 février, à la veille de l’ouverture du Salon de l’agriculture, François Hollande a déclaré publiquement son soutien à la recherche sur les OGM. Dans une interview à l’agence de presse agricole Agra Presse – dont la FNSEA est actionnaire – il a appelé à « poursuivre » l’effort de recherche publique sur les biotechnologies pour « intégrer les avancées de la science dans le travail agricole ». La petite phrase a immédiatement soulevé commentaires et protestations. Elle a surtout permis aux pro-OGM de pousser leurs arguments et de remettre la question des OGM au cœur du débat public, alors que 79 % des Français et 52 % des agriculteurs se disent toujours opposés aux cultures d’OGM.
Derrière la déclaration du Président, une intense opération de lobbyisme a lieu en coulisse. La FNSEA s’est démenée ces derniers mois pour sensibiliser un gouvernement plutôt divisé sur la question, comme le rappelle la vice-présidente, Christiane Lambert (lire interview page 9). Pas officiellement « pro-OGM », mais « ouverte au débat », Céline Imart, vice-présidente des Jeunes agriculteurs, met en avant l’argument de la santé publique : « Nous ne sommes pas chercheurs et la société nous demande de rendre des comptes sur l’alimentation. Le Président dit qu’il faut permettre aux chercheurs de faire leur travail et de mettre à disposition des agriculteurs les meilleurs outils possibles pour produire la meilleure alimentation possible, ça va dans le bon sens. »
Un marché de 14,5 milliards de dollars
« Le président de la République ose dire qu’il ne faut pas que l’on perde notre expertise. Nous avons déjà des cerveaux qui essaiment dans les grands pays où la science est largement soutenue. Ici, la science est en train de perdre », renchérit Pierre Pagesse, le président du Gnis, qui regroupe les semenciers producteurs d’OGM comme Monsanto, Syngenta, Limagrain ou Bayer. « Au bout, il y a l’indépendance alimentaire de l’Europe, qui n’est d’ores et déjà plus assurée », lâche encore l’ancien président de Limagrain, spécialiste en génomique. Il y a bien sûr l’argument économique. Les surfaces cultivées en OGM dans le monde représentent 180 millions d’hectares (chiffres 2013) soit 11,6 % du total des terres agricoles cultivées (contre 0,5 % pour l’agriculture biologique). Un marché d’environ 14,5 milliards de dollars, en pleine expansion. « Faute d’être en état de produire les semences correspondantes, la France s’est exclue de ce marché », déplore Gil Kressmann, de l’Association française de biotechnologie végétale (AFBV), lobby pro-OGM composé de scientifiques et de céréaliers.
« On ne peut pas à la fois réclamer la croissance, qui en grande partie repose sur l’innovation, et en même temps empêcher les entreprises d’appliquer telle ou telle avancée technologique », assène Pierre Pagesse. Et pour Michel Dantin, député européen PPE présent au Salon sur le stand du Gnis : « Si nous ne maîtrisons pas les techniques OGM, demain les Américains nous les imposeront à vil prix. Et si nous en avons besoin, nous irons à genoux leur réclamer. »
Les États auront le dernier mot
Cette offensive pro-OGM arrive à point nommé. Lundi 2 mars, le Conseil européen a donné son aval à une nouvelle procédure d’autorisation des OGM qui donne une plus grande liberté aux gouvernements (graphique). Auparavant, les pays avaient peu de marge de manœuvre pour contester la décision de la Commission d’autoriser une culture. D’où la difficulté rencontrée par la France en 2011 pour faire interdire le maïs transgénique MON810 de la firme américaine Monsanto. Désormais, ce sont les pays européens qui auront le dernier mot : « Un pays pourra refuser une semence transgénique, pourtant évaluée comme ne présentant pas de risque pour la santé et l’environnement par les instances scientifiques de l’Union, en prétextant ce que bon lui semble », fulmine l’AFBV.
Dans cette nouvelle configuration, semenciers et céréaliers ont tout intérêt à avoir l’oreille du gouvernement. Ouvrir la porte à certains OGM constituerait pour eux une manne appréciable. « On sait ce que l’on perd à ne pas utiliser les OGM, estime Gil Kressmann, chiffre à l’appui, ne pas utiliser le maïs BT (équipé d’un gène contre la pyrale), cela coûte 98 euros l’hectare à un agriculteur pour protéger ses cultures et limiter les phytosanitaires. Quand aux semenciers, le simple fait de mettre au point une semence OGM en Europe leur coûte aujourd’hui très cher : 130 millions d’euros jusqu’à la procédure d’agrément, sans compter les interminables délais administratifs. »
Transgénèse « d’intérêt public »
Et la recherche publique, dans tout ça ? Patrick Caron, directeur général du Cirad (Centre de recherche agronomique pour le développement), estime que la recherche est indispensable pour évaluer les impacts sanitaires et environnementaux : « Dans les pays du Sud, les OGM sont autorisés, et on en trouve vraiment partout. Ce que nous défendons c’est donc une recherche publique qui travaille sur la capacité de compréhension de ce qui se joue. »
Mais à l’Inra on se montre plus pragmatique. Le président François Houllier craint que la France ne se retrouve « dans une situation où elle serait incapable d’explorer des possibilités qui demain seraient acceptables, au motif qu’aujourd’hui elles ne sont pas acceptées ». Il réclame de pouvoir travailler sur une transgénèse « d’intérêt public », ciblant en particulier « des espèces dans lesquelles on mettra moins d’azote, tolérantes à la sécheresse, à la hausse des températures, ou résistantes à tel champignon, tel insecte ». Des plantes OGM dites de seconde génération, que le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, appelait de ses vœux l’an dernier.
Mais qu’est-ce qui entrave la recherche aujourd’hui ? Dans les faits, la recherche fondamentale sur les OGM n’est pas interdite en France. Elle se poursuit d’ailleurs, bien qu’à un rythme ralenti. L’Inra n’a plus autant de programmes que dans les années 1980 et 1990, mais travaille actuellement en laboratoire « de manière quotidienne pour la recherche fondamentale », reconnaît François Houllier. Ce qui manque, selon lui, c’est la liberté d’expérimenter en plein champ. Victime des faucheurs volontaires qui, en 2010, avaient détruit un site d’expérimentation de vignes portes-greffes transgéniques à Colmar, l’Inra, comme les laboratoires publics et privés, ne mène plus aucune expérimentation à ciel ouvert sur le territoire français depuis 2013. Or, pour Christophe Noisette, directeur de l’association Inf’OGM, qui a recensé les expérimentations depuis 1995, l’argument des faucheurs est exagéré : « À l’exception de l’essai de Colmar, les faucheurs ont détruit uniquement des essais de développement réalisés par des laboratoires privés qui visaient à garantir la viabilité des plantes OGM avant leur inscription au catalogue. »
Les OGM de seconde génération
Ce n’est donc pas la recherche fondamentale qui est prise pour cible, mais bien la recherche appliquée et en particulier les essais en champ des laboratoires privés. Cette recherche s’est aussi heurtée à un manque cruel de débouchés économiques. « Il y a une opposition de la population, un manque d’intérêt des agriculteurs et surtout une quasi-absence d’autorisations de mise en culture à des fins commerciales, qui démotive les semenciers », résume Christophe Noisette. Résultat : « Les deux instituts ne sont plus sollicités pour améliorer des variétés en vue de leur commercialisation » et plus aucune demande d’autorisation de tests en plein champ n’a été déposée depuis 2013. Pourquoi alors vouloir remettre le débat sur la table ?
Pour les anti-OGM il y a de fortes chances pour que la recherche française se focalise à l’avenir sur les fameux OGM de seconde génération, avec l’espoir que ceux-ci passeront mieux dans l’opinion publique. Aujourd’hui le débat est orienté sur la recherche, mais le gouvernement n’échappera probablement pas à la question de fond : quelles biotechnologies sommes-nous prêts à accepter, et pour quoi faire ? Question que le semencier Pierre Pagesse, sarcastique, résume à sa façon : « Relancer la recherche c’est très bien, mais si on trouve, qu’est-ce qu’on fait ? »
Infographie : le schéma simplifié de la procédure d’autorisation des PGM dans l’UE – mars 2015 
 « LA RECHERCHE DOIT POUVOIR SE FAIRE EN MILIEU FERMÉ COMME EN MILIEU OUVERT »
(photo : B. Guay / AFP)

(photo : B. Guay / AFP)


Entretien avec Christiane Lambert, vice-présidente de la FNSEA
La déclaration de François Hollande en faveur de la recherche sur les OGM a-t-elle surpris la FNSEA ?
Depuis quelques mois nous avons des contacts plus étroits avec le président de la République. Nous lui expliquons la compétitivité nécessaire aujourd’hui pour être présents sur un certain nombre de marchés, les problèmes liés au réchauffement climatique, à la nécessité de produire plus et mieux avec moins. Et lorsque nous avions invité le Président à s’exprimer lors de notre forum « Climat, changement climatique et agriculture », nous avons compris qu’il percevait comme une solution la recherche et l’innovation, et particulièrement la recherche variétale qui consiste à sélectionner les plantes sur des critères facilitant l’acclimatation à ces milieux différents. Et puis Geneviève Fioraso (ministre de la Recherche, n.d.L.R.) a beaucoup contribué à enrichir le discours, en soulignant que dans d’autres pays la recherche est à la pointe sur l’ensemble des solutions agricoles, agronomiques, techniques et technologiques.
Diriez-vous que ce gouvernement est plus sensibilisé à la question des OGM ?
Le Premier ministre et le président de la République, que nous voyons plus fréquemment pour évoquer ces sujets, nous ont semblé très sensibles. Manuel Valls, qui a accueilli le Génopole (pôle de compétitivité dédié à la recherche en génomique, génétique et aux biotechnologies, n.d.l.r.) sur sa commune d’Évry, connaît bien l’importance de la recherche. D’autres ministres le sont un peu moins. Quant à Stéphane Le Foll (ministre de l’Agriculture, n.d.l.r.), qui a fait interdire le maïs transgénique en France, il s’est ouvertement déclaré favorable au « riz doré », ce riz OGM enrichi en bêta-carotène (commercialisé notamment aux Philippines par le groupe Syngenta, ex-AstraZeneca).
Les grands agriculteurs cherchent-ils à reprendre l’avantage dans ce débat ?
Ce que nous disons c’est que le débat sur les OGM est mal parti, peut-être parce qu’il y a eu appropriation trop rapide par certaines grandes entreprises, mais surtout parce qu’il n’y a pas eu de débat de fond sur ce que l’on veut faire en France avec les OGM. Or, certains OGM présentent un intérêt fort et un risque faible, d’autres un intérêt faible et un risque plus élevé. Seule la recherche peut nous aider dans la décision. Et la recherche doit pouvoir se faire en milieu fermé et en milieu ouvert. Le débat a été confisqué par des faucheurs d’OGM qui ont plutôt rendu service à des sociétés américaines qui continuent à développer leurs OGM partout ailleurs dans le monde.
Il reste que la population française est majoritairement opposée à la culture des OGM, de même que les petits agriculteurs.
Quand on explique les choses aux gens, les réponses ne sont pas aussi simples. Les mêmes Français qui se disent contre les OGM admettent qu’ils ne connaissent pas bien le sujet. De fait le débat a été confisqué par les faucheurs, mais en fauchant et en détruisant on ne permet pas le débat, on impose la violence. Il faut donc débattre, expérimenter et dialoguer sur des bases scientifiques. Et aussi oser dire que l’on mange déjà aujourd’hui en France des OGM tous les jours. Par exemple, en Espagne, les porcs sont nourris au maïs OGM. Les tomates de certains pays d’Afrique du Nord sont issues de semences OGM. Il faut donc être plus réaliste sur ce sujet. Quand le Président parle « innovation et recherche », c’est une bonne façon de réorienter le débat.

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