TR

TR


Elle sait les doutes qui cernent la construction européenne et ne ménage pas ses efforts pour les dissiper. Un combat mené depuis une trentaine d’années et qui a conduit l’élue MoDem d’abord au Quai d’Orsay, puis dans l’entourage de Romano Prodi, avant de s’illustrer dans les rangs du Parlement européen.

Lorsqu’on l’interroge sur sa passion pour la construction européenne, Sylvie Goulard a cette réponse étonnante : « J’ai simplement eu la chance d’apprendre l’allemand dès la 6e. » Et d’évoquer, avec un plaisir non feint, ses séjours réguliers chez sa correspondante à Bielefeld, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, « au sein d’une famille qui [lui] a tant appris ». 40 ans plus tard, les liens n’ont jamais été rompus. Son amie d’enfance, désormais professeure de biologie, lui a ainsi récemment rendu visite au Parlement européen. L’anecdote n’est pas fortuite pour celle qui considère qu’aujourd’hui « le marqueur de l’engagement européen est de refuser la germanophobie ambiante ». Avant d’ironiser dans la foulée : « Mais n’évoquons pas trop ce pays, ça énerve inutilement. » Du grand voisin, l’eurodéputée MoDem en parle pourtant très bien. De l’avis de ses pairs, Sylvie Goulard en est même l’une des grandes connaisseuses.
Ce grand discours européen qui manque
Aussi, fut-elle récemment en première ligne pour fustiger l’attitude du gouvernement grec tenté de justifier l’effacement de sa dette par « la créance que ce pays posséderait sur le Reich nazi ». Ces sept milliards de dollars, fixés en 1946 à titre de réparation pour l’Occupation, qui équivaudraient aujourd’hui à 279 milliards d’euros. De quoi frapper les esprits et électriser encore un peu plus un climat déjà délétère… Auteure d’une longue tribune sur la question, Sylvie Goulard se dit « atterrée » par l’apathie de Jean-Claude Juncker et de François Hollande face à une démarche « hallucinante et anhistorique » qui rompt avec la « coopération loyale » inscrite dans le traité européen. Derrière l’envie indéniable d’en découdre et un franc-parler habituel, affleure cette aversion épidermique pour tout ce qui est rodomontades chauvines. « François Mitterrand n’a-t-il pas déclaré en 1995 : “Le nationalisme, c’est la guerre” ? », rappelle cette ancienne prof à Sciences Po Paris. D’ailleurs, « il manque toujours ce grand discours qui expliquerait aux Français pourquoi on a fait l’Europe », s’étonne Sylvie Goulard. Elle-même est l’auteure de nombreux ouvrages sur la question, dont l’explicite L’Europe pour les nuls, publié en 2007. Étrangement, ce n’est pas sa participation à cette collection à succès qui lui valut l’attention médiatique et un nombre conséquent d’invitations pour des conférences à travers le monde, mais un essai bien plus corrosif écrit trois ans plus tôt. Intitulé Le Grand Turc et la République de Venise, en référence à un passage du classique de Molière, L’Avare, ce pamphlet de 144 pages, préfacé par Robert Badinter, se veut une critique aussi argumentée que caustique du projet d’adhésion de la Turquie à l’UE. « Et évidemment pas dans le but de préserver une Europe blanche et catholique, mais bien parce que les conditions politiques et économiques n’étaient pas réunies », se sent-elle toujours obligée de préciser. Ce qui n’empêcha pas le quotidien stambouliote Hürriyet de la qualifier d’« ennemie de la nation ». Que l’on partage ou non son analyse, Sylvie Goulard pouvait néanmoins se targuer de quelque compétence sur la question. Détachée du Quai d’Orsay, elle venait alors de passer trois ans auprès de Romano Prodi en tant que conseillère politique. Soucieux des tensions au sein du couple franco-allemand, symbolisées par la rivalité entre Hubert Védrine et Joschka Fischer, le président de la Commission européenne l’avait donc appelée, en 2001, à ses côtés. Avec elle, des personnalités telles qu’Alexander Stubb, aujourd’hui Premier ministre de Finlande ou l’économiste belge André Sapir. Une période « exaltante où nous étions tous habités par un sentiment d’urgence alors que 10 nouveaux États membres préparaient leur entrée », explique-t-elle.
Romano Prodi cédant la place à José Manuel Barroso en 2004, on lui proposa de rester à Bruxelles comme cheffe de cabinet à la Commission. Mais Sylvie Goulard rentre à Paris pour des raisons familiales, puis se met en disponibilité du ministère des Affaires étrangères pour des questions déontologiques, un « haut fonctionnaire ne pouvant sortir des livres qui vont à l’encontre des positions de son gouvernement ». Une décision qui ne fait qu’entériner une rupture ancienne avec le Quai d’Orsay, ce ministère « doté de gens de grande qualité mais pourtant incapable de définir, dans une perspective de 20 à 30 ans, la place de la France dans le monde et la manière dont elle conçoit l’euro ». L’estocade a ici le mérite de jeter une lumière crue sur ses convictions profondes, son agacement grandissant face à une « question fondamentale mise sous le boisseau » : celle de l’interdépendance. « Trop de diplomates refusent de changer d’échelle, s’obstinent à regarder la France de l’intérieur et non de l’extérieur, n’ont pas une vision lucide de notre pays, dont la taille est relativisée par la montée en puissance des États émergents et finalement, se fourvoient dans une opposition factice entre une souveraineté pleine et entière ou une Europe s’accaparant toutes nos prérogatives », déplore-t-elle.
Militante du fédéralisme
Sans fonction, l’irréductible europhile se cherche alors un nouveau combat. Le non retentissant au référendum de 2005 lui en fournit aisément un. En concurrence avec Pierre Moscovici, Sylvie Goulard sollicite, en 2006, la présidence du Mouvement européen France, association qui promeut « une perspective fédérale ». Et elle l’obtient. « L’Europe soudain figée attendait de notre pays un sursaut politique après un tel désaveu populaire, mais il n’y eut rien… Un silence assez étourdissant. Dans ce contexte, une telle organisation avait, à mes yeux, un rôle important à jouer. » Quatre ans durant, Sylvie Goulard prend donc son bâton de pèlerin et part frapper aux portes des quatre coins de la France. Dans toutes ces réunions publiques, « où il y a plus ou moins de monde », on débat de l’intérêt du fédéralisme, ce concept si mal perçu, voire « caricaturé par fainéantise ». « On laisse toujours penser qu’il n’existe qu’un modèle fédéral que la France devrait avaler de force comme une cuillère de potion amère. Une sorte de projection de la centralisation au niveau bruxellois, c’est tout simplement grotesque », tacle-t-elle. Face à ses contradicteurs, elle dit appliquer toujours la même méthode : partir de problèmes concrets – combat face au terrorisme, lutte contre le changement climatique, contrôle accru des flux de capitaux, etc. – et de là, démontrer aisément qu’une réponse efficace ne peut être formulée que sur un plan international.  En 2009, c’est le grand saut. François Bayrou lui demande de se présenter aux élections européennes sous les couleurs du MoDem, dans la circonscription Ouest. Elle affirme avoir « hésité un peu, de peur de perdre sa liberté de parole », mais, finalement, cette carrière tardive d’élue, elle ne la regrette pas. « Le centre a le mérite d’être au centre », remarque celle qui tance un paysage politique français trop binaire. « Les discussions sur la loi Macron l’ont encore démontré, ces jeux de posture sont improductifs. Au Parlement européen, les majorités se construisent, elles, en fonction du projet de loi. Récemment, aussi bien des élus de Syriza que de la CDU ont soutenu mon rapport sur l’union économique et monétaire, c’est dire… » Respectée pour sa capacité à s’atteler à des dossiers techniques, Sylvie Goulard est aussi désignée, dès la fin de sa première mandature, comme l’eurodéputée française « la plus influente » par le journal L’Opinion. Une reconnaissance particulièrement savoureuse eu égard à ses propos au vitriol tenus la même année : une tribune publiée dans Le Figaro, à l’orée des élections européennes, où elle cinglait les « éclopés des scrutins nationaux » échoués à Strasbourg, qualifiés aimablement de « touristes ». Ces méthodes cavalières chez les grands partis – un « mal surtout français » – expliqueraient notamment la perte d’influence de notre pays au sein des institutions communautaires. Pugnace, elle ne se résigne pas, quitte à froisser une fierté nationale mal placée tout en martelant, une nouvelle fois, l’importance de l’Europe pour l’avenir de ses concitoyens. On lui demande ainsi son avis sur 2017. Et elle de rétorquer, amusée : « Cette perspective, à mes yeux, n’est en rien l’alpha et l’oméga de la politique, c’est un élément parmi d’autres. Vous savez que la même année, il y a aussi des élections en Allemagne ? »

Partager :