Née à Sparte, élevée à Corinthe, étudiante en médecine à Rome avant de terminer son internat à Strasbourg, Chrysoula Zacharopoulou a exercé la gynécologie à Paris avant d’être élue, le 26 mai dernier, eurodéputée. La seule élue, sur 751, à l’être dans un pays dont elle ne possède pas la nationalité. Cette Grecque, envoyée par les Français à Bruxelles, méritait sans doute un portrait.

Son parcours ressemble à une Odyssée moderne, à un chemin initiatique dans cette Europe début XXIe siècle dont elle est aujourd’hui une représentante, et qui l’a tellement façonnée. « Pour les Grecs, l’entrée dans la Communauté européenne, en janvier 1981, a marqué une nouvelle ère de liberté. On n’imagine pas à quel point. Et j’ai eu la chance d’être une adolescente dans les années 1980. Tout semblait possible… Magique ! », s’exclame la députée.

Andréas Papandréou arrive au pouvoir, quelques mois après François Mitterrand en France, le peuple rêve de classe moyenne et de liberté, la dictature des colonels (1967-1974) paraît bien loin. La jeune Chrysoula est élevée dans un milieu de gauche qui ne transige pas avec les valeurs. Son père, policier, lui enseigne que seul l’exemple compte, que le respect qu’on inspire est à la mesure de ses actes, que la mollesse est dangereuse, que l’humilité est à la base de tout. De cette « fondation grecque bien solide », selon ses mots, elle n’oubliera rien, et ne se départira jamais de ce mélange qui la constitue : dureté et soif de justice. L’engagement de l’eurodéputée est le prolongement de ce qui a toujours été l’idéal de sa famille. Gare à celui qui voudra la faire plier !

Pars loin si tu veux savoir qui tu es

L’école grecque a le tempérament de la Méditerranée : généreux. Les meilleurs tendent la main aux plus faibles, la classe est un collectif. Excellente élève, Chrysoula Zacharopoulou passe des heures à soutenir ceux qui sont à la peine. Une tradition qui, chez elle, est restée bien ancrée… « L’année du bac, beaucoup de camarades de classe venaient préparer l’examen chez moi, ils pouvaient compter sur mes explications… J’adorais ces moments de partage, sûrement plus que mes parents, qui en avaient assez de ce défilé ! ». Chrysoula travaille beaucoup, elle aime les danses traditionnelles (un art, chez elle) et lire. Surtout Níkos Kazantzákis, l’auteur de Zorba le Grec, de La dernière tentation, ancien étudiant de Bergson au Collège de France qui, sur sa tombe, en Crête, a pour épitaphe : « Je n’espère rien, je ne crains rien, je suis libre ». Un état d’esprit qui a toujours été celui de Chrysoula Zacharopoulou. À douze ans, elle rêve de partir, de voyager, de s’évader. Les nombreux amis de la famille, parmi lesquels de nombreux Grecs partis vivre en Argentine, aux États-Unis, en Allemagne, en Autriche, la fascinent par leurs récits. « Je rêvais, j’apprenais, c’était tellement stimulant. Et puis, les Grecs le savent depuis Homère : il faut savoir partir loin pour savoir qui tu es ».

Corinthe, Rome, Strasbourg

Lorsqu’une de ses amies se rend en Italie et lui en dresse un beau tableau, elle dit simplement : « Je veux aller faire mes études à Rome ! ». Et elle y arrive, quelques mois plus tard, le 24 juillet 1995, sous une chaleur écrasante… « Les pins parasols, les Vespa, l’élégance de ce peuple qui pouvait vivre aristocratiquement sous 40° à l’ombre… je me suis dit : voici mon pays ! » À Rome, elle devient interne en médecine, cinquième de sa promotion, en maîtrisant désormais parfaitement l’italien, comme l’anglais, puis le français, en plus de sa langue natale. « C’est une citoyenne européenne par condition », dit d’elle Gilles Le Gendre, président du groupe LREM à l’Assemblée nationale.

Spécialisée en gynécologie, elle assiste à un important congrès, à Naples, en 2003 : « J’ai été fascinée par la démonstration du professeur Wattiez, un technicien hors pair, l’un des meilleurs, exerçant à Strasbourg ; je me suis dit : un jour, il va devenir mon maître en chirurgie gynécologique ». Pour sa dernière année d’internat, la jeune Grecque, étudiante romaine, est admise à l’Ircad, ce centre de recherche et d’enseignement fondé par le professeur Marescaux, à Strasbourg, où elle retrouve Wattiez. « C’était froid, très ordonné, un peu à l’allemande. Mais j’étais si heureuse de pouvoir avoir accès à ce qui se faisait de mieux… »

L’Endométriose : son combat pour les femmes

À la fin de ses études, direction Lille, le CHU. Elle y passe trois mois, dans une chambre étrangement perdue au cœur de l’hôpital, entre la cuisine des infirmières et les bureaux de l’administration : « Je vivais à l’hôpital, mes seuls amis étaient les femmes de ménage et les agents de sécurité… Drôle d’expérience, pas inintéressante ». Puis ce sera Versailles – deux ans à Mignot –, puis Tenon, puis Bégin, hôpital d’instruction des Armées où elle tient à exercer encore plusieurs jours par mois « pour conserver ce lien avec la médecine, essentiel pour moi ». C’est en internat de médecine, que Chrysoula Zacharopoulou s’intéresse à l’endométriose, maladie gynécologique causée par la présence de cellules de l’endomètre en dehors de l’utérus, maladie très douloureuse au moment des règles, très handicapante mais si mal connue et reconnue… En 2014, elle monte un projet, et en 2015, elle crée son association, « Info-Endométriose », avec Julie Gayet et quelques autres. En trois ans, la présidente qu’elle est met son énergie au service de la cause. En trois ans, elle fait de l’endométriose un sujet majeur de santé publique en France, contribue à briser le tabou des règles, se rend deux fois officiellement aux Nations Unies pour y prendre la parole, ne compte pas ses heures pour faire avancer, concrètement, la condition des femmes. En trois ans, elle goûte à la chose politique, elle apprend à argumenter, à parler en public. Puis vient la rencontre décisive avec Marlène Schiappa, jeune secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations. « J’ai tout de suite aimé son énergie, son audace, sa capacité à interpeller au service des causes qu’elle défend », raconte la députée. La sympathie est réciproque… « Chrysoula est une personne entière, sincère, et très attachante, dit Marlène Schiappa. Elle ne ressemble pas aux personnalités du monde politique habituelles, formatées, endurcies par les luttes d’ego, les campagnes électorales. Elle doit aussi cette originalité à sa triple culture : grecque, italienne et française. » Puis, plusieurs fois, elle croise le président Macron. Le discours de la Sorbonne où il donne sa vision pour l’Europe, le 26 septembre 2017, finit de la convaincre. Elle est au premier rang, un peu par hasard, entre Costa-Gavras et Cohn-Bendit. « J’ai entendu une vision nouvelle, moderne, venant d’un leader de mon âge… Je suis devenue une macroniste intégrale ! », lance-t-elle avec un air de midinette. Après l’endométriose, le temps est venu d’embrasser un autre combat, ce sera celui de l’Europe.

Quand les Français envoient une grecque au Parlement

Encouragée par Marlène Schiappa, la voici qui fait acte de candidature pour figurer sur la liste Renaissance LREM aux européennes. Le modèle de recrutement est calqué sur les entreprises : lettre de motivation, CV, vidéo faite à la maison pour que le parti puisse juger de la capacité de chacun à prendre la lumière. Elle attend, désespère, on l’appelle : un entretien par téléphone. À nouveau l’attente, des semaines qui semblent une éternité. On lui propose, enfin, la 21e place sur la liste. Avec une chance d’être élue : elle se lance. La campagne est rapide. « Je l’ai vue arriver dans ma circonscription, elle m’était inconnue, se souvient Gilles Le Gendre. Chrysoula est venue immédiatement tracter avec nous, avec une grande humilité et en même temps un vrai émerveillement. On l’a vue partout ! Pour moi, elle représente d’ailleurs parfaitement ce qu’est l’esprit du marcheur : un engagement très profond dans la vie professionnelle et la volonté de mettre toute cette expérience au service des autres, à travers la vie politique.»

Dans cette campagne, pas le temps de s’ennuyer ou d’être fatiguée, elle adore le rythme, l’excitation, elle se sent vite à son aise. « J’ai parcouru la France, j’ai rencontré des citoyens extraordinaires, des colistiers souvent sympathiques… Notre tête de liste, Nathalie Loiseau, loin de son image distante, a beaucoup appris à la novice que j’étais en matière de campagne politique. »

Le 26 mai 2019, verdict des urnes : Renaissance obtient 22,42 % et, ce soir-là, Chrysoula Zacharopoulou est la dernière élue de la liste (les deux candidats suivants sur la liste devront attendre la conclusion du Brexit et le départ des Britanniques pour entrer au Parlement européen). Élection aux forceps, joie sincère et tout en retenue de la nouvelle élue lors de la soirée à la Mutualité, qui se poursuit au Saint-Victor, le café d’en face, avec les fidèles de la campagne. Elle pense à ses parents, à la Grèce, à son itinéraire de Rome à Paris, au chemin qui s’ouvre encore devant elle. À ses côtés, comme toujours, Sébastien Froelich, l’homme qui partage sa vie, éminent professeur, l’un des meilleurs neurochirurgiens de sa génération. Bientôt, dans les dîners, on ne dira plus « la femme du professeur » mais « le mari de la députée ».

Heureux qui comme Ulysse…

« Macron a eu du flair, c’était une candidate idéale par son parcours européen, son élan. Maintenant, le plus dur reste à venir pour elle : que faire de ce mandat ? Comment apporter une vision, mettre en œuvre une action ? Chrysoula Zacharopoulou a du talent mais il faudra qu’elle aille vite, très vite pour trouver son propre rythme. Ou bien elle devra se résigner et suivre, donc ne jamais émerger politiquement », note Thierry Mandon, ancien secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche. A-t-elle peur ? Sans doute. De ne pas y arriver, de ne pas s’imposer, de ne pas apporter assez à cette promesse qu’elle avait faite à l’Europe de la servir. Peut-être aussi de se perdre, de ne pas rester elle-même.

En tout cas, Marlène Schiappa lui voit un avenir en politique : « Parce que nous sommes dans une nouvelle ère, les citoyens exigent aujourd’hui de la sincérité, de l’authenticité, de l’empathie, et le sens du collectif. Chrysoula est une femme de projets, comme elle l’a montré avec son combat contre l’endométriose – combat qu’elle a porté jusqu’à l’ONU ». Marlène Schiappa a d’ailleurs signé plusieurs tribunes avec l’eurodéputée, dont l’une appelait au lancement d’un « Pacte Simone Veil » pour l’Europe, en mai 2019. L’idée : harmoniser par le haut les droits des femmes en Europe, en incitant les États membres à introduire dans leur législation les mesures ayant fait leurs preuves dans l’UE. Pacte qui a été soumis aux pays présents au G7, à Biarritz, cet été.

« Chysoula apporte un vrai bol d’air en politique ! Je suis sûr qu’elle saura éviter de perdre son caractère en se frottant à des « élites » bruxelloises qui préfèrent encore, à tort, le beurre sans caractère à l’huile d’olive ! », s’exclame son ami Christophe Bourgois-Costantini, écrivain et conférencier. Lui, l’enfant de Ghisoni, au cœur de la montagne Corse, qui lui rappelle souvent que la vraie réussite, c’est de rester soi-même. Surtout quand on se projette loin de ses bases. 

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