Exclusif. Invité du grand entretien du numéro 501 de L’Hémicycle, Jean-Pierre Raffarin est le représentant du gouvernement pour les entreprises françaises en Chine et président-fondateur de l’ONG Leaders pour la Paix. Confiné, chez lui, comme tous les Français, en raison du Covid-19, Jean-Pierre Raffarin a répondu à nos questions à distance, en visioconférence. En contact régulier avec Edouard Philippe, l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac s’inquiète d’une « multi-fracturation » de la société française et d’une montée de la violence. Raison pour laquelle un gouvernement d’union nationale serait pour lui « une grave erreur » plaçant les « extrémistes, de droite et de gauche, dans une opposition quasi institutionnelle ». Photographie : Stéphane Lavoué.

PRÈS DE LA MOITIÉ DE LA PLANÈTE S’EST RETROUVÉE CONFINÉE. UNE SITUATION INÉDITE DUE AU CORONAVIRUS. COMMENT A-T-ON PU EN ARRIVER LÀ ?

JEAN-PIERRE RAFFARIN Avec le SRAS, en 2003, la pandémie que nous connaissons était déjà une hypothèse sérieuse. Le président Jacques Chirac y était particulièrement sensible. Dès 2004, nous l’avions anticipée en demandant un rapport à l’Inspection générale de l’administration (IGA) sur le risque pandémique, mais aussi en prenant des initiatives en matière de recherche et de coopération et en commandant 250 millions de masques. Sur ce plan, il y a eu continuité d’action entre les présidences Chirac et Sarkozy, due notamment à celle de Xavier Bertrand et, bien sûr, grâce à Roselyne Bachelot. Malheureusement, au fil du temps, cette menace ne paraissait plus pressante à certains. Ce qui peut surprendre, aujourd’hui, c’est la généralisation et la rapidité de diffusion de la pandémie à l’échelle planétaire. Un grand nombre d’États ont été pris de court par cette vitesse foudroyante. Je me souviens que pour la pandémie du SRAS, nous comptions les unités de temps en mois, alors que pour le Covid-19, elles se sont comptées en jours ! D’où cette latence de réaction dans le monde. Ajoutons que la communication sur la « grippette » a aussi quelque peu démobilisé.

QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR LA GESTION DE LA CRISE EN FRANCE ? CONCERNANT LA QUESTION DES MASQUES, BRUNO RETAILLEAU, PRÉSIDENT DU GROUPE LES RÉPUBLICAINS AU SÉNAT, A PARLÉ DE « MENSONGE D’ÉTAT ». PARTAGEZ-VOUS CE JUGEMENT ?

J-P. R. Il est clair qu’il y a eu des tâtonnements et des erreurs sur l’utilisation des masques et des tests. Bruno Retailleau est dans son rôle, mais nous sommes encore dans l’action, pas encore dans le temps du bilan. Je fais partie de ceux qui n’aiment pas, au cours de la guerre, s’en prendre aux combattants. Dans l’épreuve, la solidarité est une nécessité. La violence du choc, les difficultés à identifier exactement le virus et les divisions de la communauté scien- tifique ont contribué à rendre complexe la situation. Cette crise est pour l’administration publique du « jamais vu » et… cela s’est vu.

JUSTEMENT, LE POLITIQUE NE S’EST-IL PAS ABRITÉ DERRIÈRE LES EXPERTS PLUTÔT QUE DE TRANCHER ? ON A PARFOIS EU L’IMPRESSION QUE LES SCIENTIFIQUES PRENAIENT TROP DE PLACE DANS LA PRISE DE DÉCISIONS…

J-P. R. Non, je ne le pense pas. Ce qui compte, dans une crise d’une telle gravité, plus que les émotions ou les étiquettes politiques, ce sont les faits. Dès lors que le politique a dû prendre des décisions, notamment celle de déconfiner, c’est lui qui a tranché et assumé.

LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION EST-IL DEVENU TROP ENVAHISSANT DANS NOS SOCIÉTÉS ?

J-P. R. Non. Il faut sans doute l’équilibrer avec un principe d’initiative, mais il est nécessaire. C’était toute la réflexion de Jacques Chirac et du professeur Coppens qui a conduit à son inscription dans le préambule de la Constitution. On a beaucoup attaqué ce principe de précaution. Quand tout va bien, il paraît inutile. Par contre, quand ça va mal, on l’invoque. Quand le politique doit prendre sa décision, les incertitudes sont souvent nombreuses, donc la précaution s’imposera toujours à la précipitation. Quand il s’agit de vie ou de mort, on ne fait pas de pari. On trouve toujours des gens, très habiles, pour parier sur le passé.

LE CONFINEMENT ÉTAIT-IL LA BONNE SOLUTION ?

J-P. R. Une fois que la pandémie a « explosé » dans l’Hexagone, à partir du cluster alsacien, il n’y a plus eu de gestion locale possible. Le confinement s’imposait. Il a atteint son objectif en permettant à notre système hospitalier de rester à la limite du contrôle, mais sous contrôle, grâce à la performance époustouflante des équipes soignantes. Certes, ce confinement a créé des effets sociaux et psychologiques néfastes, mais il a engagé aussi des réflexions collectives très positives pour notre vivre-ensemble sur cette planète. La déshumanisation de notre société a été quelque peu suspendue : la vie, la mort, la famille, les autres… ont retrouvé une place dans notre quotidien.

VINGT ANS APRÈS L’ÉLECTION DE JACQUES CHIRAC, LA « FRACTURE SOCIALE » SEMBLE N’AVOIR JAMAIS ÉTÉ AUSSI GRANDE. CRAIGNEZ-VOUS UNE FRANCE DE PLUS EN PLUS DIVISÉE ET INSTABLE ?

J-P. R. Oui, je suis préoccupé par les conséquences économiques et sociales de la situation, même si nous ne connaissons pas encore l’ampleur de la crise sanitaire. Il est évident que, la situation économique se compliquant, la croissance s’affaiblissant, les revenus se contractant, la misère progressera et plus de Français vont souffrir. Nous allons connaître une multifracturation de la société. Les fractures sociale, territoriale, numérique, religieuse, éducative… vont s’entremêler. Parallèlement, on assiste à une montée de la violence dans la société. Elle s’est exprimée pendant la crise des Gilets jaunes, mais sans obtenir de légitimité dans les urnes. Or, dans la République, c’est l’élection qui donne la légitimité. Je crains désormais que les inégalités, la misère, la pauvreté, ne légitiment ce potentiel de violence et ne fracturent durablement notre société. Et ce sont les plus fragiles qui seront les victimes de cette instabilité. Il faut donc être prudent, et faire de la cohésion sociale la priorité du redressement économique. Cela signifie que l’emploi et l’insertion doivent redevenir la priorité nationale, tout comme la lutte contre la pauvreté.

UN GOUVERNEMENT D’UNION NATIONALE VOUS SEMBLE-T-IL LA MEILLEURE OPTION POUR RÉPONDRE À LA CRISE ? FRANÇOIS BAROIN JUGEAIT, MI-AVRIL, DANS LE FIGARO, DANGEREUX DE RÉUNIR L’ENSEMBLE DES FORCES POLITIQUES DE JEAN-LUC MÉLENCHON À MARINE LE PEN. POUR LUI, UN TEL CHOIX « RENFORCERAIT LES EXTRÊMES ».

J-P. R. Il faudra, le moment venu, une réponse politique à cette crise. Mais je suis d’accord avec François Baroin. Un gouvernement d’union nationale placerait les extrémistes, de droite et de gauche, dans une opposition quasi institutionnelle. Compte tenu du potentiel de violence dans la société française, ce serait une grave erreur de mettre en situation favorable ceux qui composent avec celle-ci. Une éthique de responsabilité s’impose à nous. N’ajoutons pas de l’instabilité à nos difficultés.

CETTE INSTABILITÉ PEUT-ELLE DÉBOUCHER SUR UNE CRISE POLITIQUE ? LE SENTIMENT DE DÉFIANCE À L’ÉGARD DES RESPONSABLES POLITIQUES N’A JAMAIS ÉTÉ AUSSI FORT…

J-P. R. Il est beaucoup trop tôt pour le dire, attendons la fin du match. Nous y verrons plus clair en septembre, quand les Français porteront un jugement sur cette période. Mais attention à ne pas prendre les réseaux sociaux comme seul baromètre de la vie politique. On a le sentiment, à les lire, d’une réelle colère, à l’échelle plus large de l’ensemble de la société. Or, il semble qu’ils ne soient pas très représentatifs. Surtout, la Ve République est très solide, elle donne au président de la République une force institutionnelle considérable. Ce dernier a beaucoup d’outils à sa disposition qui lui permettent de réagir à la situation. Durant une telle crise, il est important que l’entente et la confiance entre le président et le Premier ministre soient évidentes et totales. Sans cette confiance, les deux têtes de l’exécutif se trouvent fragilisées.

ON A POURTANT EU L’IMPRESSION DU CONTRAIRE AVEC DES TENSIONS CROISSANTES ET PUBLIQUES AU SOMMET DE L’ÉTAT !

J-P. R. Je pense que la confiance existe, et qu’elle est toujours sincère entre Emmanuel Macron et Édouard Philippe.

EST-ON ALLÉ TROP LOIN DANS LA PRIVATION DE LIBERTÉS ET DE DROITS AU NOM DE LA PROTECTION ET DE LA SANTÉ DES FRANÇAIS ?

J-P. R. Ce virus s’est révélé plus malin que prévu. Le gouvernement a eu raison de prendre les grands moyens. La santé s’est imposée comme priorité nationale. Les contraintes ont été temporaires et le Parlement a pu s’exprimer. Il est vrai que la révolution digitale va nous poser, à l’avenir, de plus en plus de difficultés quant à l’équilibre de deux de nos valeurs, la liberté et la sécurité. Les maires sont déjà exposés aux questions de la vidéosurveillance. L’exemple de Nice est significatif. Je fais confiance à la commission des Lois du Sénat, à son président Philippe Bas et à sa conception des libertés publiques, pour définir le bon dosage.

DÉSORMAIS, TOUT LE MONDE S’ACCORDE À RECONNAÎTRE L’IMPORTANCE DES COLLECTIVITÉS TERRITORIALES. SELON VOUS, QUI PLAIDIEZ POUR UNE NOUVELLE PHASE DE DÉCENTRALISATION, CETTE CRISE OFFRE-T-ELLE L’OCCASION D’ALLER PLUS LOIN ?

J-P. R. En effet, le président de la République s’est rendu compte de l’importance des collectivités et a bien vu qu’il fallait corriger le tir dans sa relation avec les élus locaux. C’était nécessaire parce que les communes, les départements et les régions sont indispensables à notre équilibre national. Depuis la crise financière de la fin des années 2000, on a assisté à une réelle recentralisation, régulièrement dénoncée par le Sénat et son président. Quand on mésestime les échelons du local, la République est bancale. Je vois plusieurs signes positifs, désormais, comme la reconnaissance du couple « préfet-maire », du rôle du département pour les proximités et de la région pour le développement. N’encombrons pas l’échelon national avec ce qui peut se décider à l’échelon local. Évitons la bureaucratisation et la suradministration. Car à trop demander à l’État, il finit par se disperser et s’affaiblir. Un acte III de la décentralisation est nécessaire, en réinventant notamment le partenariat entre l’État et les collectivités. L’État se disperse trop, il doit confier à nouveau des compétences aux territoires, telles que l’emploi, le tourisme ou le logement… et, bien sûr, la fiscalité locale. La responsabilité fiscale est la contrepartie de la capacité de dépenses.

EMMANUEL MACRON A UTILISÉ, PENDANT CETTE CRISE, LE TERME DE « SOUVERAINETÉ ». FAUT-IL RAPATRIER LA PRODUCTION SANITAIRE ET PHARMACEUTIQUE EN FRANCE ?

J-P. R. La reconquête de la souveraineté est essentielle. Son retour au premier plan est bienvenu. C’est une conséquence positive de cette terrible crise. Les Français ont ainsi découvert que nous ne produisions plus, par exemple, de paracétamol en France ni en Europe, pourtant un élément clé de notre santé. Relocaliser un certain nombre de productions sera utile. Mais, dans ce monde interdépendant, des choix devront être faits en fonction de ce qui relève de notre souveraineté nationale et de la coopération internationale. À l’image du Commissariat général au plan, nous avons besoin d’un conseil national de la souveraineté afin de définir ce qui doit être produit en France ou en Europe, notamment dans les domaines de l’agroalimentaire, de l’industrie, de la santé, de la culture… C’est un travail stratégique de moyen et long termes qu’il faut conduire. Une habitude que nous avons malheureusement perdue.

QUEL BILAN FAITES-VOUS DE LA GESTION DE LA CRISE DU COVID-19 PAR LA CHINE ?

J-P. R. Pour essayer de comprendre ce qui s’est passé, il faut rester en dehors des systèmes de propagande américain et chinois, tous deux très présents et très offensifs sur le plan médiatique. Dans cette crise, il est évident que la Chine n’a pas communiqué toutes les informations. Comme l’a dit Emmanuel Macron, « il y a des choses qui se sont passées et qu’on ne sait pas ». Il reste de nombreuses incertitudes, notamment sur la date de démarrage de l’épidémie. L’information selon laquelle des militaires français auraient été contaminés en novembre à Wuhan est-elle exacte ? Partout dans le monde, il y a des zones d’ombre. Les coopérations scientifiques sont telles qu’après la crise, nous connaîtrons la vérité. Pour ne parler que des faits, je peux témoigner, pour avoir été sur place lors du SRAS, que la réaction des autorités chinoises a été beaucoup plus rapide en 2020 qu’en 2003.

VOUS SEMBLEZ UN PEU PLUS CRITIQUE QU’AU MOIS DE MARS. VOUS AVIEZ AFFIRMÉ DANS UN ENTRETIEN À UN MÉDIA CHINOIS QUE « LA CHINE AVAIT RÉAGI AVEC FORCE » ET QUE « LE RETOUR D’EXPÉRIENCE DE LA CRISE EN CHINE AVAIT ÉTÉ TRÈS UTILE DANS LE MONDE ENTIER ». LA CHINE SEMBLE PLUTÔT AVOIR TARDÉ À RÉAGIR. LE LANCEUR D’ALERTE, LE DOCTEUR LI WENLIANG, AVAIT TIRÉ LA SONNETTE D’ALARME DÈS LE MOIS DE DÉCEMBRE…

J-P. R. Je ne change pas de ton. Dans cette interview à la presse chinoise, je faisais référence à la communication rapide de l’identification scientifique du virus. C’était un message de nos scientifiques. Il est vrai que, pendant les crises, je n’ai pas l’habitude de rechercher les polémiques, surtout quand, par ailleurs, nous sommes demandeurs de masques, de respirateurs et de multiples équipements. La diplomatie est le contraire de la nervosité. J’ai comme principe, à l’étranger, de ne jamais critiquer la France et d’éviter les querelles avec ceux qui me reçoivent, sauf quand je suis mandaté par nos autorités pour exprimer un désaccord, ce qui arrive. J’ai assez le sens de l’État pour respecter en toutes circonstances les éléments de langage du Quai d’Orsay et être parfaitement en ligne avec la diplomatie française.

FAUT-IL, COMME LE RÉCLAMENT NOMBRE DE PAYS, LANCER UNE COMMISSION D’ENQUÊTE INTERNATIONALE ?

J-P. R. Aujourd’hui, la Chine se sent humiliée par les attaques américaines, donc il est peu probable qu’elle accède aux demandes de ses adversaires. En revanche, elle s’est déclarée ouverte à une étude collective globale sur la façon dont la pandémie a été gérée. Il faut donc une approche multilatérale. La France peut jouer un rôle décisif dans cette démarche.

LES ÉTATS-UNIS ESTIMENT AVOIR DES « PREUVES SIGNIFICATIVES » QUE LE VIRUS S’EST PROPAGÉ À PARTIR DU LABORATOIRE P4 DE WUHAN. LA FRANCE N’A-T-ELLE PAS ÉTÉ NAÏVE EN VOULANT FAVORISER LA CRÉATION DE CE LABORATOIRE ?

J-P. R. Il est nécessaire que la vérité soit faite sur ce qui s’est passé dans ce laboratoire P4 de Wuhan. On a beaucoup parlé du rôle de la France. Précisément, Jacques Chirac avait vu juste. Il voulait éviter la situation que nous connaissons aujourd’hui. Nous avions la conviction que le risque pandémique était une réelle menace pour l’humanité et qu’il pouvait naître de la fréquentation entre l’homme et l’animal, notamment en Chine. C’était de la lucidité. En 2004, à l’occasion du quarantième anniversaire de la déclaration du général de Gaulle établissant des relations diplomatiques avec la Chine, les deux présidents ont décidé de signer un accord de coopération scientifique en lien avec les autorités de la recherche, l’Inserm, l’Institut Pasteur et le laboratoire P4 de Lyon, dirigé par Alain Mérieux. Il faut distinguer trois étapes dans ce processus qui a concerné sept Premiers ministres en dix-sept ans : l’élaboration (2004-2009), la construction (2010-2015) et l’accréditation (2015-2020). En 2015, Alain Mérieux a quitté la présidence du laboratoire. En 2017, le Premier ministre Bernard Cazeneuve a inauguré sur place l’accréditation obtenue. La qualité semblait reconnue par tous. Dans cette dernière phase, il semblerait que des tensions soient apparues. En résumé, si problèmes il y a eu, ce qui reste à prouver, ils viendraient plutôt de la gestion que de la conception.

QUELLE RELATION FAUT-IL NOUER AVEC LA CHINE ? SON PROJET DE DÉVELOPPEMENT DES « NOUVELLES ROUTES DE LA SOIE » A FAIT CRAINDRE UNE NOUVELLE « HÉGÉMONIE », PLAÇANT LES NATIONS EN «VASSALITÉ» FACE À PÉKIN, SELON LES TERMES D’EMMANUEL MACRON…

J-P. R. Des relations fortes avec la Chine, « un partenariat global stratégique », sont une constante de la diplomatie française depuis de Gaulle ; ils s’articulent à trois niveaux. Le premier niveau est celui de la société, il est marqué par des divergences politiques majeures et affirmées : nous sommes une démocratie, nous revendiquons le pluralisme, les droits de l’homme, la séparation des pouvoirs et la liberté de la presse. La Chine revendique son héritage marxiste et « le socialisme à caractéristiques chinoises », c’est-à-dire le leadership du Parti communiste sur la société. Ici, le feu est rouge.

Le deuxième niveau est celui du marché. Pour les entreprises françaises de taille mondiale, le marché chinois est un « marché impératif », tout comme le marché américain. Il ne faut pas leur demander de choisir. C’est aussi vrai pour de nombreuses ETI et PME. Des efforts doivent être faits, de part et d’autre, afin de mieux équilibrer nos échanges. Il faudra aussi revoir le périmètre de notre souveraineté (médicaments, alimentation, acier…) et de nos coopérations (aéronautique, énergie, intelligence artificielle, transports…). Le feu est orange ; il passera au vert quand nous passerons à l’équilibre.

Enfin, le troisième niveau est celui de la gouvernance mondiale. On a besoin de la Chine pour réformer « notre » multilatéralisme vieux de soixante-quinze ans. Ce fut le cas pour l’Accord de Paris sur les changements climatiques. Cela ne veut pas dire que la nouvelle gouvernance doit être chinoise, mais cela implique de tenir compte des Chinois et de tous ceux qui ont émergé depuis 1945, dans un cadre multilatéraliste, alors que les États-Unis prônent non plus la politique de l’America first, mais de l’America alone ! Un partenariat stratégique entre la Chine et la France reste, de ce point de vue, nécessaire. La France peut essayer de rétablir un dialogue, au moins minimal, entre la Chine et les États-Unis pour faire fonctionner la gouvernance mondiale. Le multilatéralisme sans les Chinois ou sans les Américains n’a pas de sens. Ici, le feu est plutôt vert. En fin de compte, la Chine restera un partenaire majeur de nos relations extérieures, car la nouvelle guerre froide actualise la vision du général de Gaulle : « Cette reconnaissance de la Chine participe de la politique d’indépendance nationale et d’affirmation de la France ».

LA CRISE DU COVID MODIFIE-T-ELLE DURABLEMENT LES RELATIONS INTERNATIONALES ? EST-CE LA FIN DU MULTILATÉRALISME TEL QUE NOUS L’AVONS CONNU ?

J-P. R. Je crois, en effet, que nous assistons à l’émergence d’une nouvelle donne internationale : la deuxième guerre froide mondiale a été déclarée. L’affrontement entre les États-Unis et la Chine est profond. Le virus a accentué des tendances déjà visibles auparavant. La tension est d’autant plus forte, en ce moment, que nous avons, d’un côté, la campagne présidentielle américaine : l’hostilité à la Chine y apparaît comme un thème électoral fédérateur, au-delà même du camp républicain. De l’autre côté, Pékin, très offensive, entend défendre ses intérêts, et se sent humiliée de ne pas se voir reconnaître le statut de grande puissance auquel elle aspire. Elle n’accepte pas les accusations. Les propagandes américaine et chinoise se répondent brutalement. La tension entre ces deux nations a commencé sur le terrain économique ; elle s’est déplacée sur le terrain technologique. Désormais, elle se situe sur le plan politique et sera peut-être, un jour, militaire, avec ce qu’on appelle le piège de Thucydide : le numéro 1 entre en guerre avec le numéro 2 poussé par la peur de se voir détrôner de son leadership. Cette tension sino-américaine va structurer durablement les relations internationales. Attention à ce que la compétition entre deux pays ne débouche pas sur la haine des peuples et, notamment, sur des dérives racistes. La haine des peuples est plus durable et plus brutale que celle des leaders. Au sein de l’ONG que je préside, Leaders pour la Paix, nous sentons concrètement monter l’anxiété quant aux risques de guerre.

CE QUI POSE LA QUESTION DE L’EUROPE DANS CE NOUVEL ORDRE MONDIAL. ELLE A ÉTÉ PARTICULIÈREMENT DISCRÈTE PENDANT CETTE PANDÉMIE…

J-P. R. Seul un réveil européen peut apporter une réponse à cette nouvelle donne internationale. L’Europe doit stopper la spirale de la déconstruction et provoquer le sursaut de ses nations. Le couple franco-allemand doit assumer sa mission constructive en incarnant la puissance de l’Europe. La Chine et les États-Unis raisonnent en termes de rapport de force. L’Allemagne et la France ensemble ont l’influence nécessaire. La réception, par Emmanuel Macron, de Xi Jinping, en mars 2019 à l’Élysée, avec Angela Merkel et Jean-Claude Juncker, affichait cette idée. Il faut rester connecté aux vingt-cinq autres amis européens, mais il faut prendre des initiatives franco-allemandes pour échapper au duopole, en affirmant des alliances avec les autres nations indépendantes (Canada, Inde…). C’est à l’Europe de rendre le multilatéralisme incontournable. C’est son ADN. Ainsi, nous pourrons échapper à ce destin de balle de ping-pong qui ne nous promet que des coups de raquette. Il faut revenir à une vision gaulliste des relations internationales. Sinon, nous risquons de sortir de l’histoire, elle s’écrira sans nous.

LES DÉMOCRATIES OCCIDENTALES SONT APPARUES COMME LES PLUS VULNÉRABLES ET LES MOINS PRÉPARÉES À CETTE CRISE. LES RÉGIMES AUTORITAIRES NE RISQUENT-T-ILS PAS D’EN SORTIR RENFORCÉS ?

J-P. R. Le risque est grand de voir les régimes démocratiques fragilisés par les régimes autoritaires et une compétition s’installer entre les deux systèmes. En parallèle, on voit croître une demande d’autorité dans nos démocraties, qui apparaissent parfois impuissantes. Il est urgent que les démocraties se réinventent. Le populisme est aux aguets.

ÊTES-VOUS OPTIMISTE SUR L’APRÈS-CRISE ?

J-P. R. Oui, d’une certaine façon. L’Europe n’a été à la hauteur de son histoire que quand celle-ci s’est imposée à elle. Les graves circonstances que nous vivons exigent qu’elle se réveille. Si elle veut continuer à exister, si l’euro veut survivre, si nous voulons être capables de participer à la gouvernance mondiale, nous devons collectivement nous renforcer et trouver notre place dans celle-ci. Il nous faudra, alors, clarifier les relations sur notre continent, l’Eurasie, notamment avec la Russie, l’Iran, la Turquie et, bien sûr, la Chine. Beaucoup de questions nous sont posées : comment construire notre solidarité effective avec l’Afrique, comment retrouver la confiance avec les États-Unis, comment éradiquer le terrorisme, et comment reformer le multilatéralisme pour l’adapter à tous les défis qui menacent la planète et notre humanité. Mon espoir se fonde sur cette conviction : toute réponse à ces questions commence par le réveil de l’Europe.

 

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