Selon une étude exclusive du Cevipof, la période de confinement due au nouveau coronavirus, avec son lot d’incertitudes, a amplifié les inégalités économiques et sociales déjà présentes au sein de la société française. Les ravages peuvent être profonds si la crise perdure. Illustration : Ludwick Hernandez

Lorsque près de 4,5 milliards d’êtres humains se retrouvent confinés, c’est-à-dire soumis à de fortes limitations de déplacement, restreints dans leurs libertés individuelles, et livrés à un avenir incertain, il va de soi que la pandémie du Covid-19 interroge la capacité des sociétés à appréhender le présent et le futur. Par-delà sa temporalité, la crise sanitaire s’est diffusée rapidement à un nombre sans précédent de pays. Ce qui a conduit les dirigeants de ces derniers à adopter des politiques d’urgence sanitaire et économique. Comment les citoyens ont-ils réagi à de telles mesures ? La situation française est de ce point de vue singulière et anachronique. Singulière, car tant sur le plan du bilan sanitaire que sur le plan des mesures de confinement, elle a choisi un modèle de gestion de crise proche de celui expérimenté par l’Italie et l’Espagne, mais différent de l’approche allemande ou suédoise. Anachronique, car, pour la première dans son histoire contemporaine, la France a connu une mise à l’arrêt de son appareil productif et de sa vie sociale et culturelle.

Un effet « cocotte-minute »

Comment la société vit-elle cette crise ? A partir d’un travail d’enquêtes individuelles conduites chaque semaine par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) depuis la mi-mars 2020, un constat clair s’établit : un effet, que je qualifie d’effet « cocotte-minute », est en germe. Le confinement a posé un couvercle sur une société qui bout de plus en plus. En quelques mois, celle-ci a vu surgir le mouvement des Gilets jaunes ; elle a exprimé une demande de réinvestissement de l’État dans davantage de services publics de proximité lors du Grand débat national ; elle s’est, enfin, mobilisée durant des semaines contre un projet de retraite aujourd’hui suspendu. L’accumulation de telles fractures sert d’étalon à la compréhension des désordres, souvent invisibles ou indicibles, de nature économique, sociale et certainement politique, avec lesquels le chef de l’État et son gouvernement vont devoir compter. Si la période de déconfinement, qui s’est engagée depuis le 11 mai, participe d’une stratégie sanitaire d’immunisation collective, elle ouvre aussi la voie à un long chemin de réparation de ces dérèglements.

Des désordres psychosociologiques

Beaucoup a été dit sur la réalité des violences conjugales, des violences envers les enfants (avec une hausse de 40% des violences intrafamiliales entre le 15 mars et le 15 avril, selon le ministère de l’Intérieur) et des couples au bord de la séparation, mais peu sur la variété des symptômes du quotidien qui participent des désordres psychologiques avec lesquels les Françaises et les Français vont devoir réapprendre à vivre.

Entre la première (22-24 mars) et la dernière vague (30 avril) de notre enquête, l’évolution de la perception de la qualité de vie des personnes confinées est restée stable, autour de 15% de Français qui considèrent leur vie désagréable contre 40% qui ont un ressenti positif – et 45% pour lesquels elle n’est ni agréable, ni désagréable. Cet indicateur, certes imparfait, permet toutefois de mettre en évidence le fait que la proportion de personnes jugeant leur vie désagréable est faible, sans être négligeable. À l’évidence, l’intervention de l’État, par ses filets de protection dans un monde à l’arrêt, a réussi à produire des effets réels d’amortissement. Par exemple, la politique massive de prise en charge du chômage partiel pour 40% de la population active (soit 10 millions de salariés, dont 83% sont employés dans des PME, selon le ministère du Travail) désamorce provisoirement les conséquences sociales de la dépression économique à venir.

Le second enseignement de nos enquêtes sur les attitudes des citoyens face au Covid-19[1]est plus inquiétant. Dès que l’on quitte les données générales pour s’intéresser à des sous-groupes de population, la réalité prend une tout autre dimension et montre combien la crise, malgré les filets protecteurs, aggrave les inégalités liées au travail, au logement et au revenu. Par exemple, 24% des locataires d’un logement dans le parc HLM – contre 10% des propriétaires dans le parc privé – déclarent que leur quotidien est désagréable. La proportion monte à 20% chez ceux qui n’ont ni cour, ni jardin, ni balcon, à 18% dans les foyers où le revenu mensuel net est inférieur à 1250 euros et à 36% chez ceux qui sont extrêmement pessimistes sur leurs revenus à venir.

L’écart se reproduit entre les actifs (en télétravail) et les inactifs (ou en interruption de travail) : les premiers sont 10% à déclarer la vie actuellement désagréable, contre 28% pour les seconds. L’état psychologique des Français n’est globalement pas brillant. 7% des personnes interrogées indiquent qu’ils consomment davantage de somnifères, de relaxants ou d’anxiolytiques, 13% davantage d’alcool ; 30% éprouvent un manque ou un excès d’appétit, 21% des problèmes d’estime de soi, 30% des difficultés de concentration, 33%, enfin, déclarent se sentir isolés des autres.

Des désordres de sociabilités

Pour la même enquête, une mesure inédite de la perception de l’isolement social pendant le confinement a été établie. Celle-ci révèle l’ampleur des traumatismes sociaux et de ses effets inégaux sur certaines catégories de la société française. Deux indicateurs ont été construits. Le premier apprécie la force de la socialisation ou du réseau social des répondants à partir d’informations objectives sur le nombre et la nature des contacts (famille et amis). Le deuxième indicateur mesure des formes subjectives de solitude éprouvée, telles que la fréquence du manque de compagnie, le sentiment d’être laissé de côté ou celui d’être isolé des autres.

En croisant ces deux indicateurs avec des variables sociodémographiques, il apparaît nettement que l’isolement social durant la période de confinement touche avant tout les personnes peu diplômées, aux revenus modestes, mais aussi et surtout celles dépourvues de confiance envers les autres.

A bien des égards, le confinement renforce le sentiment de solitude sociale. Selon le sociologue Serge Paugam[2], l’inclusion dans la société se réalise dans différents espaces sociaux, dont le travail, la famille, le voisinage, l’école, les ami.e.s, ou encore les associations. C’est parce que l’isolement peut être interprété comme le résultat de dysfonctionnements de ces espaces de socialisation que la crise sanitaire les amplifie. Comment interrompre cette spirale qui s’aggrave au fil des semaines et limiter l’effet « cocotte-minute » ?  Pour les autorités, il semble urgent de rétablir ou d’inventer des processus de compensation qui permettraient à l’un de prendre le relais quand l’autre ne remplit plus cette fonction. L’État protecteur peut certes y participer, mais pas seulement. N’oublions pas que l’isolement social est davantage le reflet d’évolutions plus larges et d’une certaine rupture d’équilibre de notre contrat social.

Des désordres politiques

Ce portrait, à un instant donné, puissant révélateur des désordres accumulés, souligne en creux les difficultés auxquelles l’exécutif sera confronté dans les prochaines semaines. En effet, la France est exposée à deux périls internes majeurs qui affectent les conditions d’un retour à la « normale » : une crise de défiance et une crise politique. Il est prématuré de considérer que la sortie du confinement est synonyme de sortie de crise. L’enjeu est d’esquisser les perspectives de réparation d’une société fragmentée en son sein et d’articuler un contrat social qui atténue les chocs de la probable répétition de telles crises, qu’elles soient sanitaires ou climatiques. Car ces chocs ne touchent pas de manière homogène le corps social et les territoires. Il est d’ailleurs révélateur d’observer le choix, en France, d’une gestion centralisée de la crise par un appareil d’État aux commandes pour le meilleur (protection et réflexe interventionnisme économique) et le pire (bureaucratisation de la décision publique et faible mobilisation des corps intermédiaires).

Dans L’étrange défaite, Marc Bloch, historien et officier de l’armée de terre, avait mis en évidence les causes de la débâcle en 1940 : armée bureaucratique, organisation verticale, concentration des décisions et des certitudes et, enfin, entre-soi de la haute fonction publique incapable de s’adapter aux changements de stratégie de l’ennemi d’alors. Aujourd’hui, l’ennemi n’est plus militaire et visible, mais il est sanitaire et invisible. La pandémie s’immisce dans le quotidien de chaque Français provoquant une légitime anxiété, mais aussi une forte insatisfaction quant aux réponses politiques apportées. Or, de ce jugement, globalement négatif, découlent les conditions d’une remise en route du pays, qui va bien au-delà du déconfinement. Et là encore, les rouages de la décision publique sont mis à mal.

S’ils ne veulent pas accroître davantage encore l’insatisfaction et la colère des Français, alors que des pans entiers de l’organisation économique et sociale sont en suspens, le chef de l’Etat, le gouvernement et les acteurs territoriaux doivent rompre avec la défiance des citoyens. Car un double écueil les guette : le premier est celui d’un enlisement dans le pessimisme social et la perte totale de confiance dans la politique. Le second est celui d’une recentralisation de l’action publique, au nom du principe d’égalitarisme, dont on sait qu’il est insuffisant pour refaire société. Si ces deux écueils sont écartés, alors la menace d’un délitement de la cohésion sociale sera à son tour repoussée.

« L’insécurité économique nourrit la défiance »

Rappelons-nous ce que les auteurs d’une note remarquée du Conseil d’analyse économique (CAE) écrivaient en janvier 2020[3] à propos des Gilets jaunes : « Le malaise qui s’exprime dans ce mouvement semble en partie nourri par des conditions de vie personnelles difficiles et dégradées… L’insécurité économique a nourri la forte défiance envers les institutions démocratiques et les élites dirigeantes exprimée par les Gilets jaunes. » Ce constat n’a pas perdu de son acuité tant les désordres subis par la crise du coronavirus donnent matière à cristalliser le mal-être d’hier en délitement social.

On pourrait arguer que, dans les périodes de pénuries, l’expression d’une révolte sociale perd de son ampleur. Lorsque les richesses à se répartir sont moindres, la solidarité nationale se conjugue avec un peu plus de cohésion sociale. Mais lorsque l’appareil productif se remettra de nouveau en branle, la question de l’effort demandé à chaque individu pour compenser l’interventionnisme de l’État sera de nouveau posée. Pour les uns, les plus fragiles et les plus précaires, une demande de correction des inégalités de revenus primaires sera privilégiée. Et pour les autres, les moins exposés aux désordres subis par la crise sanitaire, la permanence d’un État social, tel qu’il a émergé depuis des semaines, sera combattue au nom d’une menace sur leur bien-être matériel.

Certes, il ne s’agit pas de dire que la période de confinement, avec son lot d’incertitudes, est responsable à elle seule de l’ensemble des désordres évoqués plus haut. Elle est davantage un amplificateur des inégalités déjà installées au sein de la société française. Mais ses ravages peuvent être plus profonds auprès de certains segments si elle perdure trop longtemps.

La résilience des Français et l’intervention protectrice de l’État ont joué un rôle d’amortisseur provisoire pour donner l’illusion d’un effort collectif retrouvé de la nation. Mais à trop tirer sur la corde, l’inflation du nombre de personnes en souffrance met en péril la nécessaire cohésion sociale, tel un antidote à l’effet « cocotte-minute ».

[1] Dispositif de 12 enquêtes hebdomadaires en France et 4 enquêtes mensuelles dans 18 pays. Données disponibles sur le site : https://www.sciencespo.fr/cevipof/attitudesoncovid19/

[2] Serge Paugam, Le lien social, Paris : Presses Universitaires de France. 2013.

[3] Y. Algan, C. Malgouyres et C. Sénik, « Territoires, bien-être et politiques publiques », Note 55 du CAE, janvier 2020.

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