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Le joli coup d’Olivier Marleix

Alors que la décision du Conseil constitutionnel est attendue le 25 janvier sur le projet de loi immigration, la droite ne compte pas laisser la séquence sans lendemain. Retour sur cet épisode qui a marqué un tournant pour le groupe LR de l’Assemblée et son président.

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On n’a pas fini d’entendre parler d’immigration. Alors que le Conseil constitutionnel doit rendre sa décision le 25 janvier sur la loi adoptée par le Parlement en décembre dernier, Les Républicains (LR) entendent maintenir la pression sur la réforme de l’aide médicale d’État (AME) – l’ancienne Première ministre Élisabeth Borne s’était engagée à engager cette réforme au début de 2024. Et pour cause, après la division affichée sur les retraites, au printemps 2023, la séquence sur l’immigration avait redonné des couleurs à la droite. Mieux, elle avait illustré la capacité de celle-ci à manœuvrer avec habileté pour rejeter l’examen du projet de loi soutenu par Gérald Darmanin, qui a abouti à la débâcle du gouvernement d’Élisabeth Borne. Retour sur cet épisode clé.

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Pour la droite, coincée entre l’enclume macroniste et le marteau lepéniste, la loi sur l’immigration avait tout d’un piège. Surtout après l’épisode désastreux des retraites, où elle avait affiché ses divisions faute d’une ligne directrice claire. Les Républicains jouaient en quelque sorte leur survie face au Rassemblement national, qui a le vent en poupe. Olivier Marleix, le président du groupe LR à l’Assemblée, dont l’antimacronisme absolu ne le pousse pas au consensus avec la majorité et encore moins avec Gérald Darmanin dont il dénonce la « duplicité », avait conscience du péril : « J’avais prévenu Élisabeth Borne, il y a plus d’un an, que le texte sur l’immigration ne passerait pas s’il contenait des mesures de régularisation, confiait-il à L’Hémicycle à la fin de 2023C’est le sujet sur lequel le groupe LR était susceptible de déposer une motion de censure, si la Première ministre était tentée de passer en force ». Le texte a été reporté à huit reprises avant d’être finalement déposé. 

« Cueillir à froid le gouvernement« 

Depuis le début de la mandature, le député d’Eure-et-Loir, aux faux airs d’Alain Juppé et de Valéry Giscard d’Estaing, anticipe ce rendez-vous clé pour son groupe composé de fortes personnalités qui, depuis le début de cette mandature, n’ont jamais cherché à taire leur singularité. « Depuis l’été dernier, Olivier Marleix cherchait un outil pour cueillir à froid le gouvernement sur ce texte, confie un proche. Il était obsédé par le fait que l’immigration était le moment ou jamais de le coincer sur les idées de la droite. Il a d’abord travaillé sur une motion référendaire. Quand il a vu que ce n’était pas possible, il a commencé à évoquer la motion de rejet, un instrument méconnu. » 

À l’approche du 11 décembre, jour de l’examen du texte en séance publique au Palais-Bourbon après son adoption au Sénat, qui l’a durci, le cauchemar des retraites semble en effet recommencer, avec la parution dans La Tribune-Dimanche, d’un texte de 17 députés de son groupe revendiquant vouloir aborder l’examen du projet de loi Darmanin « dans un esprit aussi vigilant que constructif ». Une position qui tue dans l’œuf le projet de motion de censure, car il est devenu clair qu’il ne réussirait jamais à réunir les 58 signatures nécessaires – sur 62 députés. Olivier Marleix est furieux. En fin connaisseur des subtilités parlementaires, l’idée d’une motion de rejet, plus rare, fait son chemin et s’impose à lui après discussion avec quelques proches, comme l’ancien député LR François Cornut-Gentille : « Il a froidement analysé toutes les hypothèses, car il voyait le mur approcher. On en a parlé ensemble ». L’idée est reprise par le patron du parti, Éric Ciotti. Bruno Retailleau, patron du groupe au Sénat, s’y rallie aussi.

Ambiance électrique

La faire accepter par le groupe est une autre affaire. Or, entretemps, le groupe écologiste a la même idée et c’est la sienne qui est tirée au sort. Le jour du vote, Marleix, Ciotti et leurs principaux lieutenants se réunissent en petit comité pour arrêter définitivement la position du groupe, sachant que c’est la motion de rejet écologiste qui sera votée, et non celle de LR. Michèle Tabarot, vice-présidente du groupe, rechigne à voter la motion venant de la gauche. « En milieu de journée, elle a suggéré de faire venir Darmanin pensant obtenir des arrangements ultimes car on était en position de force », raconte un homme du sérail. « Je n’ai pas été élu pour ça ! », réplique alors Ciotti. Une seconde réunion, avec le groupe cette fois – 40 sont présents –, a lieu avant le vote. L’ambiance est électrique. « C’est la guerre des nerfs », raconte un participant. Michèle Tabarot intervient pour dire qu’elle s’oppose à la manœuvre, d’autres députés font aussi état de leurs réserves. « Assimiler mes voix à la Nupes me posait problème,argumente un député. Cela nous privait aussi d’une discussion dans l’hémicycle sur un sujet qui nous tient à cœur. » Au fil de la discussion, le vent tourne. « Les plus remontés ont vu l’occasion de taper le gouvernement et les modérés de ne pas aller jusqu’à la censure, décrypte un participant. L’erreur décisive de Darmanin a été de laisser la partie gauche de son groupe détricoter le texte durci du Sénat en commission avant de le droitiser en séance. La motion de rejet nous permettait de nous poser en sauveur du texte du Sénat. » Olivier Marleix, qui a passé le week-end à appeler un par un tous les députés du groupe pour connaître leur position, passe au vote. Il obtient une majorité assez large. Sur les 53 députés présents, 40 députés la votent finalement dans l’hémicycle, 11 s’abstiennent et deux votent contre. Un peu plus tôt, contre toute attente et ses déclarations initiales, le RN avait lui aussi pris la décision de voter la motion écologiste. Le projet de loi immigration est rejeté, à cinq voix près.

On connaît la suite, le texte est renvoyé devant la commission mixte paritaire, laquelle trouve un accord faisant la part belle aux propositions de la droite et de l’extrême droite. Le soir du vote en séance plénière, le 19 décembre, Olivier Marleix, le mal-aimé, est ovationné par les membres de son groupe. « C’est l’un des rares moments où je l’ai senti dans la joie, alors qu’il est sans arrêt, du fait de sa personnalité et de sa fonction, en train d’anticiper les prochaines embûches, observe un proche. Marleix a gagné, car le groupe avait envie d’effacer une fois pour toutes cette incompréhension des retraites. »

Une « victoire collective »

Dans son groupe, comme dans la presse, la tonalité change à l’égard du président de groupe, dont la raideur passe mal parfois auprès de ses troupes. Olivier Marleix est soudain loué pour sa vision stratégique. « Dans un monde hypercommuniquant, Olivier n’est pas perçu comme un homme de coup, mais il a prouvé qu’il savait faire de la politique, remarque François Cornut-Gentille. Sa profondeur d’analyse lui a permis de trouver la bonne solution, de faire naître un lien de confiance de nature politique : il a su convaincre de l’intérêt collectif à voter la motion de rejet, ce qui n’était pas acquis au départ. » « La vapeur s’est inversée, c’est clair : c’est une victoire collective », admet un député qui lui reproche pourtant d’avoir pris « seul » la décision initiale de déposer une motion de rejet au nom du groupe. Il poursuit : « Le résultat nous a renforcé. Il calme les critiques sur la méthode. C’était un pari, il a été gagné, je m’en félicite, mais c’était risqué ». Un autre député ajoute : « Tout le monde, au sein du groupe, a compris qu’on pouvait être un groupe d’opposition central ». 

Une bataille reste à livrer, celle de l’opinion, qui attribue les mérites de cette séquence prioritairement au Rassemblement national. « Nous avons enfin gagné notre brevet d’opposition, c’est cela qui est important aux yeux de nos électeurs, qui nous avaient envoyé beaucoup de courriers d’insultes après la séquence sur les retraites, répond un proche d’Olivier Marleix. Le sujet, c’est : à quoi sert le groupe LR au parlement ? La réponse est beaucoup plus claire qu’il y a un an et demi. » Quant à la nomination de Rachida Dati au ministère de la Culture, qui a sonné la droite, certains se rassurent : « La droitisation du gouvernement Attal montre qu’Emmanuel Macron pense que le réservoir est à droite. C’est la preuve qu’on peut encore peser sur le cours des choses. À nous, maintenant, d’avoir la même audace que lui. » Pour LR, ce n’est pas le moindre des défis. 

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