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Économie

« L’industrie sera verte ou ne sera pas » 

Au lendemain du sommet Choose France, et du « record » des 15 milliards d’euros d’investissements annoncés, la politique de réindustrialisation de la France n’est plus une option. Néanmoins, celle-ci doit être menée au regard des objectifs écologiques. Un colloque s’est penché sur les conditions pour y parvenir.   

 

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Comment concilier réindustrialisation et transition écologique, ces deux grands enjeux d’avenir ? Un colloque, intitulé « Le renouveau industriel bas carbone des territoires : à quelles conditions ? », a apporté des pistes de réflexion et des éléments de réponse. Il a été organisé le 14 mai, à Paris, par La Fabrique de la Cité, Leonard et l’École des Ponts ParisTech, en partenariat avec L’Usine Nouvelle, l’Opinion, News Tank Mobilités, BFM Business, L’Hémicycle et avec le soutien de VINCI Autoroutes.   

Au sein de l’écosystème politique, les deux sujets font consensus. Le premier, résultat de trente années de politiques de désindustrialisation qui ont mis à mal l’indépendance économique et sociale du pays, nécessite de recouvrer dans un certain nombre de secteurs stratégiques la souveraineté de notre pays – la perte de celle-ci a été mis en exergue par l’enchaînement récent de crises sanitaires et géopolitiques. Le second, inhérent à l’avenir de notre planète, est défini par les Accords de Paris, qui fixent l’objectif de réduire de 50% nos émissions carbone d’ici 2030.   

Deux enjeux colossaux, donc. Si pour certains intervenants, cette convergence est une évidence, d’autres craignent que privilégier l’un reviendrait à négliger l’autre, car ils sont intimement liés. « Entre 1990 et 2022, la France a baissé de moitié ses émissions de gaz à effet de serre, dont un tiers est attribué à la désindustrialisation de l’économie française » expose Julien Villalongue, directeur de Léonard, la plateforme de prospective et d’innovation du Groupe Vinci. Il convient donc d’orienter ces enjeux dans une trajectoire commune. Olivier Lluansi, ancien délégué́ aux Territoires d’Industrie, chargé d’une réflexion sur l’avenir de nos politiques industrielles, l’affirme : « L’industrie sera verte ou ne sera pas », en raison de « l’inacceptabilité » par l’ensemble de la nation du développement industriel carboné.    

La diversité des enjeux

Selon une étude sur les Français et la réindustrialisation, menée par OpinionWay pour Vae Solis auprès de plus de 1000 personnes, « 8 Français sur 10 estiment ce sujet comme un enjeu prioritaire », révèle Clotilde Comb, directrice adjointe du pôle opinion chez OpinionWay. Mais son acceptabilité n’est pas sans conditions. Si 90% des personnes interrogées accepteraient qu’une industrie s’installe près de chez elles, l’écrasante majorité – surtout celles qui se situent près des bassins industriels – exigent que « ces investissements génèrent de l’emploi sur le plan local (52%), que les industries s’engagent à réduire les nuisances sonores, olfactives et visuelles (52%), et qu’elles garantissent la sécurité des riverains (42%) », éclaire Clotilde Comb.    

Clotilde Comb, directrice adjointe du pôle opinion, OpinionWay. Photo : Photothèque VINCI Autoroutes

En plus des conditions sociales et environnementales se pose l’exigence, du côté des industriels, d’un « environnement financier, politique, réglementaire et industriel favorables », selon Julien Villalongue, ce qui suppose un « aménagement ou un réaménagement territorial en ligne avec les enjeux du développement durable et la construction des politiques publiques dans une gouvernance qui est celle de notre pays en 2024 », ajoute Anthony Briant, directeur de l’École des Ponts ParisTech. Comment cela se traduit-il concrètement ? Julien Villalongue privilégie l’échelle territoriale où se réalisent « les conditions du succès de nos ambitions, parce qu’elle est l’échelle de la concrétisation des projets, l’échelle de la confrontation aux Français qui y habitent, celle de l’articulation avec les infrastructures existantes ou à développer et celle de la mobilisation des compétences de recherche ».   

Dunkerque, Fos-sur-Mer et Pau-Lacq : des exemples concrets

Symbole de la réindustrialisation décarbonée de la France, Dunkerque en est l’exemple par excellence. Territoire « bascule » entre les deuxième et troisième révolutions industrielles, tel que l’indique Éric Vidalenc, directeur régional adjoint de l’Agence de la transition écologique (Ademe) dans les Hauts-de-France, cette commune concentre un cinquième des émissions de gaz à effet de serre françaises, et entre un tiers et un quart de la consommation énergétique de cette région.   

Au vu des objectifs gouvernementaux, changer « structurellement et rapidement de modèle économique et industriel », tel que l’expose Éric Vidalenc, ne se fera pas sans la transformation de Dunkerque. Cette dynamique s’articule autour de trois axes : la « décarbonation des gros projets industriels » en produisant notamment de l’hydrogène – « une matière qu’on peut produire par hydrolise, sans émettre de gaz à effet de serre et le brûler sans émettre de CO2 », selon Philipp Braun, chercheur au laboratoire Navier de l’École des Ponts ParisTech –,  l’« accueil de nouveaux projets » et le développement des « ZIBaC, pour zones industrielles bas carbone », résume le directeur régional adjoint de l’Ademe des Hauts-de-France. Aussi, au terme « réindustrialisation », Edouard Dequeker, professeur à la chaire d’économie urbaine de l’ESSEC Business School, préfère le terme de « renouveau industriel » : il ne s’agit pas de « réimplanter les mêmes industries qu’il y a soixante-dix ans », précise-t-il.    

De gauche à droite : Éric Vidalenc, directeur régional adjoint ADEME Hauts-de-France; Paul Christophe, député du Nord (14e circonscription) et Edouard Dequeker, professeur à la chaire d’économie urbaine de l’ESSEC. Photothèque VINCI Autoroutes

Installé à Grande-Synthe, près de Dunkerque, le géant de la sidérurgie ArcelorMittal – responsable de l’émission de « 10 millions de tonnes de CO2 par an, liée à la production d’acier », selon Éric Vidalenc –, va ainsi accueillir une nouvelle unité, dite « de réduction directe » (DRI), d’une capacité de 2,5 millions de tonnes, pour transformer le minerai de fer avec de l’hydrogène. Elle prévoit l’installation de deux fours électriques. Ce projet représente « 1,8 milliard d’euros d’investissements et réduira à terme de près de 6 % les émissions industrielles du pays », précisait le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, en janvier dernier. Le parc éolien offshore, qui comprend l’installation au large de Dunkerque de 46 éoliennes maximum et l’implantation de gigafactories, comme Verkor ou Prologium, fabricants français et taïwanais de batteries électriques, font partie des nouveaux projets, détaille Éric Vidalenc.    

Développées par l’Ademe, les zones industrielles bas carbone permettent de penser la décarbonation dans une « vision systémique », à long terme. Attirer les industriels repose en partie sur « du foncier, la présence d’énergie décarbonée, la capacité à s’approvisionner en eau et l’organisation d’un réseau logistique », relève Paul Christophe, député du nord. Mais aussi, comme il a déjà été souligné, sur son acceptabilité par la population locale : pour les habitants, l’industrie est presque constitutive à la ville de Dunkerque. Cependant, cette recette industrielle n’est pas duplicable à toutes les villes de France.  

À chaque territoire, ses spécificités. Et ses défis industriels. « Situé à la croisée des chemins entre l’Italie et l’Espagne, le territoire des Bouches du Rhône possède une très forte attractivité économique, avec, à l’est, le port de Marseille et à l’ouest, celui de Fos-sur-Mer » expose Marie-Pierre Callet, vice-présidente du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône. L’étendue du domaine foncier portuaire du département (10 400 hectares, soit la surface de la ville de Paris), sa biomasse et sa forte attractivité « avec seulement 40 hectares disponibles pour l’arrivée de nouvelles activités industrielles » précise Rémi Costantino, directeur général adjoint du Grand Port de Marseille, en font ses principaux atouts. Implanté aussi à Fos-sur-Mer, ArcelorMittal prévoit le lancement de son four à poche dans les prochains mois, permettant de substituer le minerai de fer primaire par de l’acier recyclé et donc de réduire, dès 2025, les émissions de CO2 de 10% sur les « 7 à 8 millions de tonnes de CO2 émises par an sur le site » salue Rémi Costantino. De plus, la ville est devenue, en janvier 2023, l’une des premières zones industrielles bas carbone. 

Malgré ses nombreux atouts, le territoire est confronté à des obstacles, qui se portent principalement sur la mobilité et sur l’allocation de ressources énergétiques décarbonées ; des spécificités et aménagements territoriaux que regardent scrupuleusement les industriels avant de s’implanter. « Alors que le port de Dunkerque est desservi par des autoroutes, celui des Bouches-du-Rhône l’est par un réseau départemental et national– qui est en révision », relève Marie-Pierre Callet, avant d’ajouter : « Nous ne pourrons pas accepter plus de 2% du surplus de la circulation ». De plus, le département ne dispose pas de sites de production nucléaire. « Il faut faire venir l’électricité de la Drôme », précise Rémi Costantino. Ces difficultés rencontrées freinent l’implantation de projets ambitieux, tels que « CARBON, avec l’installation de panneaux photovoltaïques, H2V, Gravity, projet de localisation de production de fer réduit, ainsi que H2V et Elyse/Néocarb, producteurs d’hydrogène », détaille Rémi Costantino, directeur général adjoint du Grand Port de Marseille.   

De gauche à droite : Olivier Lluansi, ancien délégué aux Territoires d’Industrie, chargé d’une réflexion sur l’avenir de nos politiques industrielles, Audrey Le Bars, directrice de projet Territoires d’industrie Lacq-Pau-Tarbes et Benoît Decourt, associé fondateur d’Elyse Energy. Photothèque VINCI Autoroutes

Plus à l’ouest, le bassin industriel de Pau-Lacq (Pyrénées Atlantiques) possède ces atouts qui manquent à Fos-sur-Mer, en termes de foncier disponible et de puissance énergétique. Elyse Energy est une entreprise industrielle française qui propose des solutions bas-carbone pour l’industrie, le transport maritime et l’aérien. Elle a choisi de s’implanter en 2023 sur le bassin de Lacq pour ces raisons, qui sont « le foncier industriel, une connexion électrique avec de la puissance disponible, et des ressources de biomasse », souligne Benoît Decourt, associé fondateur d’Elyse Energy. Directrice du projet Territoires d’industrie Lacq-Pau-Tarbes, Audrey Le Bars ajoute un autre élément : « Le territoire d’industrie Lacq Pau-Tarbes permet d’établir une feuille de route en hybridité, entre domaines public et privé, et de répondre aux besoins des habitants, des industriels et des élus ».   

Un projet de société

Entre préoccupations citoyennes et attentes des industriels, entre préservation de la qualité de vie des habitants et spécificités territoriales, le défi d’une réindustrialisation en phase avec la transition écologique est, dans la multiplicité des enjeux qu’elle sous-tend, un projet de société. Un dessein qui ne peut aboutir sans dialogue entre les différentes parties prenantes : il faut « renforcer la démocratie locale, clarifier le rôle de l’État et celui de l’Europe », conclue Marie Dégremont, directrice des études à La Fabrique de la Cité.   

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