Interview de M. Michel Sapin, par Ludovic Vigogne

Proche conseiller économique de François Hollande, Michel Sapin affirme que le premier devoir de la gauche sera de faire une réforme fiscale et de repenser les priorités en matière de dépenses publiques.
Quel que soit le vainqueur de l’élection présidentielle l’an prochain, la politique menée ne sera-t-elle pas la même ?
Ce sera malgré tout de la rigueur, de la rigueur et encore de la rigueur… Non. Même si elle a fait tout le contraire durant ce quinquennat, la droite peut annoncer le même objectif que nous : le désendettement et la réduction de nos déficits, qui doivent être ramenés à 3 % en 2013, comme nous nous y sommes engagés au niveau européen. Mais les moyens pour y parvenir seront différents.
La gauche doit donc assumer qu’elle mènera une politique de rigueur ?
À titre personnel, ce mot ne me fait pas peur. J’aime bien aussi le terme de « sérieux ». Dans la situation très difficile qui est la nôtre aujourd’hui, nous en aurons bien besoin.
« Il faudra faire des efforts », prévient François Hollande ; « On ne pourra pas tout faire », annonce Martine Aubry. Quelle serait la feuille de route d’un futur président de la République socialiste ?
D’abord, il faudra en avoir une. Et la loi de programmation budgétaire pluriannuelle que propose François Hollande en est une. Cette loi donnera une visibilité sur cinq ans des objectifs à atteindre et les moyens de les atteindre. Ce sera la véritable règle d’or du prochain quinquennat. Elle montrera aux
Français quelles sont les obligations de résultat. La lutte contre les déficits est vitale : aujourd’hui, c’est la quadrature du cercle ; nous en sommes à emprunter pour rembourser les intérêts de la dette. Mais cela ne devra pas empêcher de faire des investissements pour stimuler la croissance. Celle-ci, déjà plus faible que dans les autres pays en temps normal, décline actuellement très fortement. La compétitivité de notre économie est beaucoup trop faible. Il faut que nous produisions davantage et mieux. Pour réussir, il faudra de la visibilité, du sérieux budgétaire et du mouvement.
La gauche doit-elle assumer qu’elle augmentera les impôts ?
Cela ne sert à rien de chipoter. Des impôts augmenteront. La droite les augmente déjà, même si elle rechigne à le dire. Et à gauche ceux qui disent qu’ils ne les augmenteront pas s’ils sont élus biaisent avec la vérité. La vraie question est sur qui porteront ces augmentations d’impôts et à quoi serviront-elles ? Nous le dirons clairement, quand nous serons dans le vif de la campagne électorale. Mais l’on peut d’ores et déjà affirmer que nous reviendrons sur les milliards d’euros de baisse d’impôts faites, depuis 2007, par Nicolas Sarkozy au profit des plus aisés. Ainsi plusieurs des réformes fiscales qu’il a conduites ont été très injustes ou très inefficaces : celles de l’ISF, de la taxe professionnelle, qui était nécessaire mais a été mal faite, et enfin de la baisse de la TVA pour certaines professions comme les restaurateurs. Au total, elles ont coûté 40 milliards. Là aussi nous reviendrons en tout ou partie dessus. Il n’est pas par exemple obligé de revenir à un taux de 19,6 % pour la restauration ; il est possible de fixer un taux intermédiaire.
Êtes-vous favorable à une TVA sociale pour alléger les cotisations sociales sur le coût du travail ?
Nous y sommes opposés. Pas par principe, mais parce que notre TVA est déjà très élevée. Cela pèserait sur la consommation, alors que c’est un des seuls moteurs de la croissance française qui fonctionne encore. Il serait en revanche nécessaire de s’interroger sur un transfert d’une partie des cotisations sociales sur une fiscalité environnementale. Quelles seront les économies à faire en priorité ? Le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite est une règle bêtement aveugle. Il y a des administrations, comme celle des Finances, où l’on peut aller plus loin. Il y en a d’autres où ne pas remplacer tous les fonctionnaires qui partent à la retraite est criminel. C’est le cas de l’Éducation nationale. Il y a aussi deux grands secteurs où l’on pourra rationaliser la dépense. C’est d’abord la Défense. On me dira : c’est une facilité. Ce n’est pas vrai. La dissuasion nucléaire a-t-elle encore un sens telle qu’elle est mise en œuvre aujourd’hui, compte tenu des menaces que nous connaissons ? Enfin, l’organisation administrative et territoriale. Au lieu de simplifier les choses, les dernières réformes menées par la droite ont complexifié les échelons et ont coûté davantage.
Est-ce la fin du fameux modèle social français ?
Non. Il faut le redéfinir pour le préserver. L’allongement de la durée de vie a contraint par exemple à changer beaucoup de choses en matière de retraite. Il faut savoir bouger. L’État doit être en mouvement.
Faudra-t-il privatiser ?
Privatisations et nationalisations n’ont plus de sens aujourd’hui. En revanche, je pense que des prises de participation dans certaines entreprises publiques pourront être nécessaires. Avoir un État stratège sera une de nos priorités.
A-t-on raison de dire que la pression des agences de notation sera terrible pendant la campagne ?
On a à la fois raison et tort. Supprimer les agences de notation ne résoudrait rien. Les écouter n’apporterait rien. Conserver et renforcer notre crédibilité est indispensable, agences de notation ou pas.
Tout se jouera-t-il désormais au niveau européen ?
Pas tout, mais une part importante de nos politiques, oui. Les politiques de santé, de retraite, d’éducation doivent continuer à être conduites au niveau national. Mais les grandes politiques économiques, budgétaires, industrielles devront être définies au niveau européen. Ce sera le seul moyen de s’en sortir, le seul espoir. Il faut retrouver au niveau européen une souveraineté perdue en ces domaines au niveau national.

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