Interview de M. Ferrand, par Eric Mandonnet

Photo Xavier Leoty / AFP


Le président de Terra Nova s’est battu pour l’organisation de primaires au sein du PS. C’est la création d’un espace démocratique nouveau sur lequel on ne reviendra pas. Pour Olivier Ferrand, les socialistes, en organisant cette procédure de désignation du candidat, reconnaissent enfin la présidentialisation issue des institutions de la Ve République.
La primaire est globalement conforme à ce que j’attendais : le dispositif retenu par le PS est une réplique de l’élection présidentielle : un vote à deux tours, précédé d’une campagne politique d’une durée équivalente, trois à quatre mois, avec des débats riches entre candidats. Il sera temps d’approfondir le système, puisque c’était une première en France, et d’explorer quelques pistes : déployer des débats avec des lieutenants, aller au plus près du terrain. Aux États-Unis, dans un caucus, des représentants des candidats échangent entre eux et vont voir les voisins, ce qui permet une mobilisation et une politi- sation plus forte des citoyens.
Le professeur de sciences politiques Rémi Lefebvre affirme qu’avec ce système « la vie politique devient un peu plus une course de chevaux ». Assiste-t-on à une présidentialisation accrue de la Ve République, acceptée, qui plus est, par les socialistes ?
Non, ce n’est pas une présidentialisation accrue, mais une reconnaissance de la présidentialisation. Dans la Ve République, on ne choisit pas seulement un parti ou une politique, on désigne aussi une personnalité. La gauche l’a ignoré depuis un demi-siècle : du coup, elle n’a fourni qu’un Président sur six.
Est-ce alors la victoire de la démocratie d’opinion ?
Pas du tout. Qu’est-ce que la démocratie d’opinion ? Le vote sans le débat, le choix sur des a priori sondagiers. La primaire, c’est tout l’inverse, puisqu’il y a eu de vrais débats. En revanche, il est exact que les sondages occupent en France une place qu’ils n’ont nulle part ailleurs. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, les enquêtes sont plus qualitatives.
Faut-il en déduire que la gauche ne peut plus avoir pour ambition de changer les institutions ?
La primaire, là encore, acte de manière spectaculaire une évolution qui l’a précédée : la gauche ne reviendra pas sur le cœur de la Ve, l’élection au suffrage universel du Président. Mais si une élection résiste à la défiance des Français, c’est celle-là. Il est temps que le PS, dont le mode de fonctionnement reste parlementariste, avec le refus d’un président pour assumer son leadership et une représentation proportionnelle au sein de la direction, s’adapte.
Faudra-t-il modifier un jour la Constitution pour tenir compte des primaires ?
Le fondement de ce système, au-dela d’être un mode de sélection du candidat, c’est avant tout la création d’un espace démocratique nouveau, avec un droit offert au citoyen de choisir. C’est donc un approfondissement de la démocratie représentative. Alors oui, si la primaire s’enracine et se généralise, il faudra lui donner un cadre institutionnel, par exemple pour régler la question du financement, l’articulation avec l’élection présidentielle elle-même, pour établir les règles de présence dans les médias, de droits d’accès aux mairies, peut-être même pour définir le soutien de l’administration à l’organisation de la primaire. Je rappelle qu’aux États-Unis, dans la quasi-totalité des États, ce sont des fonctionnaires qui tiennent les bureaux de vote.
Les partis sont-ils les grands perdants ?
Je ne crois ni à la mort des partis ni à celle des militants. Au contraire, la primaire marque la modernisation du PS. Les partis fonctionnent aujourd’hui presque comme au moment de leur création, il y a deux cents ans. Et il n’a pas fallu attendre la primaire pour assister à la désaffection des militants, pour constater la difficulté à produire des idées et à organiser une relève. Les formations ont mal vieilli et sont inadaptées à la société moderne. Grâce à la primaire, l’occasion est offerte aux partis de passer d’une logique d’avant-garde à une logique démocratique, et ceci dans leurs trois fonctions clés. D’abord, le choix du candidat et de la ligne politique. Avant-hier c’était l’affaire des bureaux exécutifs, une trentaine de chefs d’appareils agissant dans le secret, hier c’était celle des militants, aujourd’hui celle des citoyens. Le parti sera toujours à la manœuvre, définira les règles, mais le choix est démocratique. Ensuite, la production intellectuelle. Jusqu’à présent, les projets se sont toujours faits en chambre, avec une poignée d’intellectuels, d’experts et de communicants. Désormais, la réflexion se fera en symbiose avec son éco-système intellectuel et avec les citoyens, à travers des forums collectifs. Enfin, la mobilisation. Les citoyens seront associés de plus en plus, certes de manière plus ponctuelle que les militants, mais de moins en moins de personnes sont prêtes à consacrer à leur parti deux jours par semaine et leurs dimanches. La mobilisation, ponctuelle pour une cause ponctuelle, sera beaucoup plus importante que la mobilisation militante, mais certains citoyens resteront le temps de la campagne, et un parti deviendra ainsi, l’espace de quelques mois, ce fameux parti de masse qu’il rêvait d’être sans y parvenir.
Faudra-t-il mieux coordonner primaire et élaboration du projet ?
Sur ce point, le dispositif gagnerait à être amélioré. Cette fois, les socialistes ont été dans l’entre-deux : ils avaient un projet, qui ne liait pas les candidats (le texte du Parti proposait une augmentation de l’ISF, Manuel Valls sa suppression ; le texte proposait une augmentation des impôts, pas Ségolène Royal, etc.). Sans doute sera-t-il préférable de séparer les exercices de manière plus claire la prochaine fois.
Les primaires en France finiront-elles par ressembler aux primaires américaines ?
Aux États-Unis, l’argent se déploie de manière folle. De même, grâce aux primaires, le fichage des citoyens atteint des proportions incroyables. Songez que Barack Obama avait constitué une base de 260 millions de citoyens, avec 600 données individuelles. La moitié des informations recueillies pour les fichiers proviendrait des porte-à-porte effectués pen- dant les primaires !

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