Interview se Jean-Pierre Raffarin, par Eric Mandonnet.

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Jean-Pierre Raffarin, ancien premier ministre, sénateur UMP de la Vienne


Le centre, aujourd’hui, est-ce une idéologie, une méthode ou un tempérament ?
Ce n’est pas une idéologie et c’est un refus de l’esprit de système. D’évidence, le centre est l’alliance d’un tempérament et de quelques thématiques. Le tempérament est celui du respect, de la tempérance, de la modération – un comportement ferme mais pas brutal, ouvert mais pas anarchique. Le centriste se place en position centrale, il est un militant de la cohésion. Les thématiques, quand Valéry Giscard d’Estaing fait gagner le centre, sont l’économie libérale, l’ambition européenne et la décentralisation. Aujourd’hui, je perçois trois autres priorités. D’abord, la promotion de la « smart génération », celle née avec l’aptitude numérique, pour mieux équilibrer la société face à son vieillissement. Ensuite, le nouveau partage du pouvoir : la Ve République a construit la République du leadership, mais l’exercice solitaire du pouvoir est toujours menaçant. N’oublions pas Montesquieu et, donc, légitimons davantage le dialogue social et relançons la décentralisation. Avec la crise, la centralisation est de retour, et elle conserve ses défauts. Enfin, il nous faut ouvrir les fenêtres de la France sur le monde. Notre pays a trop les volets clos. Le centre est à l’aise avec la diversité culturelle, il retrouve ici à la fois son goût de l’ouverture et les racines chrétiennes de ses convictions.
La crise va-t-elle favoriser la bipolarisation et rendre toute expression centriste inaudible ?
Oui, la crise nourrit des tensions, des affrontements. La tentation du manichéisme est forte. Néanmoins, la complexité des sujets montre que les solutions sont rarement radicales au sens extrême. Dans la crise, l’attitude centriste est plus difficile, mais plus nécessaire. Ce qu’Edgar Morin appelle la pensée complexe, c’est-à-dire la recherche d’une compréhension globale et non partisane, est une exigence. Evidemment, cette approche semble moins audible que les propositions partielles. Il est clair que le centre est une pensée plus adaptée aux sociétés sereines qu’aux sociétés tourmentées. Nous voyons d’ailleurs les difficultés qu’a le centre français à s’organiser, à proposer et à incarner.

Nicolas Sarkozy est convaincu depuis longtemps – et il l’a montré – qu’une élection présidentielle ne se gagnait pas, ou plus, au centre. Qu’en sera-t-il en 2012 ?
Avec la crise, le débat politique est moins une question d’échiquier géographique au sens droite/gauche. Nicolas Sarkozy n’a pas tort de parier sur la bipolarisation. L’espace central est réduit par la gravité de la situation. N’oublions toutefois pas que la victoire est toujours un rassemblement, elle n’est jamais monolithique. Elle exige des capacités d’ouverture et de mouvement, qui imposent aux deux camps principaux de ne pas s’enfermer sur leurs noyaux durs respectifs. Le centre ne sera pas le gagnant, mais c’est le camp qui aura été le plus ouvert au centre qui l’emportera. Les scores du premier tour seront trop éloignés de la barre des 50 % pour se priver des renforts des centres.
Pourquoi le centre serait-il forcément de droite ?
L’histoire récente, depuis 1974, place le centre en alliance avec la droite. La responsabilité en incombe à François Mitterrand, qui, en signant le programme commun, a écarté le centre de son projet. Valéry Giscard d’Estaing a su créer la dynamique et rassembler les centres. Les socialistes français, s’ils avaient choisi la social-démocratie, auraient pu être des partenaires du centre. Par une sorte d’obsession des programmes communs, ils s’entêtent à passer des accords avant le premier tour avec des formations plus à gauche qu’eux. La dernière samba du PS devant les écologistes est conforme à cette logique de l’alliance à gauche. Pour changer la donne, il faudra sans doute un candidat socialiste qui accepte de ne passer des alliances qu’entre les deux tours, sans ficeler à l’avance son projet. Or, à gauche, l’exclusion du centre semble actuellement être la condition de l’union. C’était peut-être compréhensible avec un Parti communiste à 20 %, c’est plus étonnant avec un parti écologiste à 5 – 6%.

Qui est le plus centriste, Claude Guéant ou François Hollande ?
En ce qui concerne les hommes, il pourrait y avoir débat. En ce qui concerne les projets, c’est avec la majorité à laquelle appartient Claude Guéant que le centre peut le mieux se connecter.

François Hollande n’est-il pas un centriste de gauche – ou n’en serait-il pas forcément un s’il accédait au pouvoir ?
François Hollande aurait pu, dans une autre vie, choisir une autre stratégie. Mais il s’est engagé dans des alliances auxquelles il ne pourra pas échapper. Les socialistes ont montré dans le passé que les alliances électorales dominaient leur pensée et leurs options. Au fond, François Hollande s’enferre dans les alliances qu’il construit, alors que Nicolas Sarkozy a eu le talent de rester libre.
Qu’est-ce qui vous sépare, vous l’humaniste, de François Bayrou ?

La crise. Elle ne permet pas la dispersion. Le fondement culturel des propositions de François Bayrou ne me pose pas problème, en revanche sa stratégie de pouvoir me paraît contestable. Cependant, ce n’est qu’au second tour que les incertitudes de son projet seront levées.
François Bayrou rend-il service à la cause du centre ? Et Hervé Morin ?
Pour rendre service à la cause du centre, il faut deux paramètres : proposer une pensée du centre et lever cette pensée à un niveau électoral respectable. François Bayrou, dans le passé, a montré qu’il avait cette capacité à porter la parole du centre. Hervé Morin n’en a pas encore fait la démonstration. Pour lui, le risque de la marginalité est redoutable. La maladie du centre a toujours été la dispersion. Le centre n’a pu s’en guérir que lorsqu’un leadership a su s’affirmer. Jean-Louis Borloo a fait l’analyse selon laquelle les conditions de ce leadership n’étaient pas réunies. Le plus désespérant aujourd’hui, pour un centriste, est que le score du centre soit inférieur au score du FN.

Êtes-vous favorable à l’introduction d’une dose de proportionnelle aux législatives pour permettre une meilleure représentation, entre autres, du centre ?
Oui. C’est une façon d’améliorer la représentativité de notre République, et c’est aussi l’occasion de responsabiliser les leaders politiques, qui doivent ainsi s’exprimer directement au Parlement. Les propositions de François Bayrou en la matière me paraissent raisonnables.
Faudra-t-il réorganiser le centre après l’élection présidentielle
de 2012 ?
Je souhaite en effet qu’une réflexion soit engagée. Je reste attaché au fait majoritaire dans la Ve République, mais en son sein la diversité doit être plus forte. Je ne suis donc naturellement pas favorable à un éclatement de l’UMP. L’organisation du centre dans l’UMP dépendra de deux objectifs qui sont loin d’être atteints : la cohérence d’une pensée et l’émergence d’un leadership. L’humanisme français, qui me paraît être une pensée du centre, doit être fortement présent dans notre prochaine plateforme politique. Aujourd’hui, le centre a plus d’idées que de troupes, il doit donc privilégier une stratégie d’influence plutôt qu’une stratégie de puissance.
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