La semaine de 4 jours et demi à l’école pose des problèmes aux élus, car elle va peser lourd dans les budgets. Tellement lourd que certains maires pensent ne pas pouvoir la mettre en oeuvre dès la rentrée prochaine. Mais au fait, combien va coûter cette réforme ? Enquête.
Le changement, c’est souvent. La semaine de quatre jours à l’école, mise en place par l’ancien ministre de l’Éducation Xavier Darcos, aura vécu. Un quinquennat. En 2008, son entrée en vigueur avait suscité une belle bronca, rebelote aujourd’hui. L’actuel locataire de la Rue de Grenelle, Vincent Peillon, a beau espérer ouvertement que la nouvelle organisation du temps scolaire, avec quatre jours et demi de classe hebdomadaires, verra le jour partout à la rentrée prochaine, le chef de l’État, François Hollande, laisse le choix aux maires : ce sera 2013 ou 2014. Et ce n’est pas du luxe : les municipalités se débattent actuellement avec les problèmes de coût que cette réforme engendre. Elles ont d’ailleurs commencé à chiffrer la charge. La Ville de Lyon avance le montant de 5 millions d’euros par an, ce qui, rapporté aux 34 000 élèves de maternelle et primaire, représente un prix avoisinant 150 euros par enfant. Le Conseil municipal de Pau (Pyrénées-Atlantiques) annonce la même somme, pour un budget annuel de 720 000 euros. Pierre- Alain Roiron, maire de Langeais (Indre-et-Loire, 4 000 habitants), se situe dans le même ordre d’idées. Un peu plus imprécis et économe, il table sur « 100 à 150 euros par enfant, soit 1 % du budget de fonctionnement ».
Et encore, ces chiffres ne sont pas les plus vertigineux. À Brest, où la demi-journée supplémentaire est déjà testée dans une école, la mairie n’exclut pas de devoir aller jusqu’à 250 euros par bambin au moment où il faudra la généraliser. Toujours plus haut, Lomme, dans le Nord, a aussi franchi le pas… pour 800 euros par an et par (chère) tête blonde, que la Ville de Lille aide à financer. Impossible à pérenniser. À l’opposé, les plus petites communes sont loin de pouvoir envisager de telles sommes. Orbaisl’Abbaye (Marne) se contente d’une fourchette allant de 50 à 70 euros par élève.
Globalement, les représentants des élus, du secteur associatif et les spécialistes des collectivités locales s’entendent sur un coût moyen de 100 euros par enfant. La France comptant 6,7 millions d’élèves dans le premier degré, le prix total de la réforme se monte à 670 millions d’euros. Difficile à assumer en temps de crise, même si, pour les tenants du « quatre et demi », la réforme coûte moins cher que l’échec scolaire au long cours, qu’elle est censée endiguer.
Pour faire passer la pilule, l’État débloque une enveloppe de 50 euros par élève, auxquels il faut ajouter 40 euros pour les communes les plus en difficulté. Aide supplémentaire : les Caisses d’allocations familiales (CAF) prendront en charge une partie du financement des activités culturelles et de loisirs qui verront le jour.
Car voilà le noeud gordien : l’organisation des quelques dizaines de minutes quotidiennes, qui, c’est la volonté du gouvernement, ne seront pas de l’enseignement pur, mais de l’éveil, de l’à-côté. Il faut recruter du personnel pour les animer. Le recours à des professionnels rémunérés fait grimper la note, alors que la participation de bénévoles issus des associations ou de jeunes en service civique l’adoucit. La Ligue de l’enseignement, confédération d’associations d’éducation, a travaillé sur quelques simulations. Son secrétaire général adjoint, Éric Favey, invite à faire le distinguo : « Dans une école où les activités scolaires seront prises en charge à la fois par des animateurs professionnels rémunérés, des animateurs venus de structures associatives (indemnisés) et des retraités bénévoles qui assurent des lectures aux enfants, on va arriver à un coût de l’ordre de 40 à 70 euros par élève. À l’inverse, nous avons aussi l’exemple d’une collectivité qui, spontanément, s’est dit « Nous ne pouvons offrir qu’une réponse professionnelle » ; évidemment, son chiffrage était à 110 euros ! »
Mais le statut des animateurs n’épuise pas le problème : se pose aussi la question du temps de travail. Philippe Laurent, le maire de Sceaux (Hauts-de-Seine) s’étrangle : « Si on fait quelque chose de clair et qu’on veut prendre des gens une journée par semaine, on trouve. Mais pas une heure par-ci, par-là ! On rêve ! Les vacataires, étudiants, ou autres ne vont pas faire une demi-heure ou une heure de transport pour venir travailler deux heures. Donc les animateurs, ce sont forcément des emplois permanents qui font leur nombre d’heures par mois. » En milieu rural, mettre en place une telle architecture va s’avérer compliqué, car le vivier associatif et universitaire est faible et les difficultés d’accès évidentes.
Le recrutement est donc le gouffre financier le plus abyssal pour les élus, mais il n’est pas l’unique casse-tête. Il faut aussi réaménager les horaires de cantine (avec, là aussi, des questions de personnel), prévoir des repas supplémentaires… et repenser le transport scolaire. Il est pris en charge par le département et, douloureuse supplémentaire, la TVA sur ce service est passée l’an dernier de 5,5 % à 7 %. Conséquence : de plus en plus de Conseils généraux reviennent sur la gratuité du ramassage scolaire et la tendance risque de s’accentuer avec la demi-journée en plus.
Pour toutes ces raisons, les maires des communes les plus en difficulté s’arrachent les cheveux. Pour eux, Pierre-Alain Roiron, également vice-président de l’Association des maires de France chargé de l’éducation et de la culture, a une solution : que les grandes villes paient pour les petites : « Dans les grandes villes, il y a des moyens financiers beaucoup plus importants que dans des villes rurales. Il est donc un peu logique qu’il y ait une solidarité des territoires. » Mais certains de ses collègues lui répondent que ce partage existe déjà, qu’il s’appelle l’intercommunalité et qu’il est le moyen le plus équitable de lisser les disparités.
Pendant que les élus tapotent nerveusement sur leur calculatrice, les parents restent perplexes. Quand le gouvernement a commencé à envisager publiquement la réforme, une étude Ifop a montré que 55 % des parents d’enfants du primaire étaient contre le retour à quatre jours et demi. Localement, la commune d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) a mené sa propre enquête. Il en ressort que 52 % des parents avouent une nostalgie pour la semaine de quatre jours ! Décidément, en matière d’éducation, rien n’est simple…

Florence Cohen
Article paru dans le numéro 458
du mercredi 30 janvier 2013

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