Michel Derdevet

Michel Derdevet, secrétaire général et membre du directoire d’ERDF. HARCOURT


La transition énergétique qui s’engage en France va nécessiter des infrastructures de réseau modernes, souples et innovantes, pour faire face notamment à la gestion des énergies renouvelables. C’est à un véritable « big-bang » énergétique que se prépare ERDF.
Entretien avec Michel Derdevet, secrétaire général et membre du directoire.
En quoi les réseaux de distribution constituent-ils selon vous, un enjeu majeur d’une transition énergétique réussie ?
La France a su bâtir, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une organisation du service public de distribution de l’électricité originale et unique en Europe, qui a fait ses preuves. La propriété des réseaux moyenne et basse tensions revient aux autorités concédantes (communes, groupement de communes ou syndicats départementaux), qui délèguent, pour l’essentiel, leur exploitation à une entreprise publique nationale, ERDF, filiale d’EDF, garante de la cohésion territoriale et de l’égalité de traitement de tous les consommateurs. Ce modèle n’est pas figé et continue d’évoluer. La transition énergétique interpelle en effet, au sens large, les réseaux de distribution. D’un point de vue technique, le réseau sera à l’avenir de plus en plus bidirectionnel, c’est-à-dire que la production pourra être plus locale et pas uniquement descendante comme c’est le cas aujourd’hui avec les centrales existantes. La seule gestion des énergies renouvelables devrait modifier ainsi l’architecture du réseau actuel. Le réseau de demain sera plus « transversal », moins « vertical » qu’aujourd’hui. Il connectera entre eux des lieux de consommation et de production à la fois locaux et nationaux. Ce réseau du futur sera donc plus maillé et davantage interconnecté. Dans le même temps et d’un point de vue technologique, l’arrivée des nouvelles productions devra être couplée au déploiement de l’intelligence des réseaux afin de répartir au mieux cette production. Il faudra ainsi garantir la qualité de l’alimentation (notamment le niveau de tension) tout en assurant, comme c’est le cas aujourd’hui, l’équilibre entre l’offre et la demande. C’est un formidable « big-bang » énergétique que représente l’arrivée des énergies renouvelables, par nature intermittentes, qui pour 95% s’insèrent déjà dans le système électrique global via le réseau de distribution. Car elles vont nécessiter, plus qu’avant, un positionnement interactif du réseau, en intelligence avec tous les fournisseurs d’énergie, et une plus grande souplesse, tant géographique que fonctionnelle. Les enjeux de pilotage et d’anticipation seront donc centraux. Mais cette adaptation n’est pas un mur infranchissable ! Et je vous rappelle que dans la définition même du service public, il y a la mutabilité, c’est-à-dire la capacité à intégrer les évolutions et à se transformer en conséquence.
Cette anticipation passe par un lien étroit avec les élus et les projets d’implantation d’éoliennes, de photovoltaïque ou autre. Comment voyez-vous justement le rôle d’ERDF en la matière ?
Nous avons à l’évidence besoin de travailler en lien étroit avec les territoires et de prendre en compte tous les projets de production qui apparaissent, ici ou là, afin d’anticiper avec les différents producteurs les sites sur lesquels il faudra demain implanter des installations électriques. Cette coordination nécessite tout un travail de programmation, car de l’esquisse générale dépendra le bon fonctionnement de l’ensemble des réseaux électriques. Il faut aussi, bien sûr, de la souplesse pour s’adapter aussi bien aux objectifs de politique énergétique européenne qu’aux légitimes attentes des territoires. Cela suppose dialogue, échange et prévisibilité.
Cette évolution des systèmes électriques nécessitera de lourds investissements ?
Oui. Les investissements d’ERDF devront se prolonger pour mettre en place toute cette infrastructure complémentaire de réseau. La transition énergétique nécessitera un effort financier pour garantir la qualité d’ensemble et pour faire en sorte que nous gardions, par exemple, un temps de coupure moyen maîtrisé, (pour mémoire, il était de 75 minutes en 2012, à comparer aux six heures du début des années 80). Pour continuer sur cette trajectoire, il faudra poursuivre, en lien avec les collectivités concédantes, les investissements nécessaires, qui ont déjà doublé depuis 2005, afin de garder notre compétitivité européenne et mondiale. Des réseaux de qualité, c’est un avantage compétitif pour notre économie, pour nos industries qui se maintiennent ou s’installent, et pour nos territoires, urbains ou ruraux.
Personnellement, quel pourrait être selon vous le mix énergétique idéal en France ?
Cette question renvoie d’abord à des choix politiques. Mais, à titre personnel, je pense que le mix énergétique français doit d’abord passer par une politique centrée sur les énergies décarbonées, à la fois pour équilibrer notre balance commerciale et pour intégrer la lutte contre le changement climatique. Dans cet esprit, un pays comme la France ne peut pas à mon sens se priver du nucléaire et détruire son savoirfaire en la matière. Le mix de demain reposera sans doute sur une croissance des renouvelables et sur un socle basé sur le nucléaire. Mais ce sera au débat national en cour d’en définir les grandes lignes et au législateur d’en arrêter les choix définitifs.
La politique d’ERDF repose sur le développement des réseaux intelligents ?
Effectivement, car le consommateur de demain sera à l’évidence dans une logique plus interactive. Le modèle sera celui d’un consommateur/ citoyen qui interférera avec les dispositifs de production. Au milieu il y aura les réseaux de distribution. Les innovations technologiques qui toucheront ce réseau de distribution feront que nous serons au coeur de la transition énergétique. L’arrivée du véhicule électrique, la montée en puissance de l’effacement voire de l’autoconsommation, le stockage de l’énergie, entraîneront demain des modifications dans la conception des réseaux, qui seront davantage « maillés » localement. Toutes les démarches liées aux réseaux intelligents vont donc générer un monde qui obligera à redéfinir les relations entre l’opérateur national, qu’est ERDF, et ses 35 millions de clients. Notre rôle sera majeur pour accompagner cette nouvelle dynamique. C’est un formidable défi. Mais il faudra veiller à l’équilibre entre les territoires. Nous devons pour cela être à l’écoute de ce que les élus envisagent comme futur énergétique. Il y a de plus en plus de demandes de territorialité et, dans le projet de loi portant décentralisation, qui sera débattu dans les mois qui viennent, pourraient apparaître des compétences énergétiques nouvelles. Notre entreprise devra s’adapter à ce nouveau contexte. Il faudra juste, à mon sens, quel que soit le modèle à venir, préserver le principe de la péréquation tarifaire, qui est l’un des fondements de notre modèle républicain.

Joël Genard
Article paru dans le numéro 461
du mercredi 20 mars 2013

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