(photo : François Berthier / AFP)

(photo : François Berthier / AFP)


La supposée vertu de l’art, considéré comme un « lien social » (on dit ça aussi du football), entraîne une permanente confusion. En ce début d’année, une bonne partie de la classe politique s’est crue obligée de commenter Soumission, le dernier livre de Michel Houellebecq, et de juger les qualités « citoyennes » de l’écrivain, qui serait ou ne serait pas islamophobe, ferait ou ne ferait pas le jeu du Front national.

« La France, ce n’est pas Michel Houellebecq, ce n’est pas l’intolérance, la haine, la peur », a clamé Manuel Valls, comme si l’écrivain jouait sur le terrain moral. Nombre d’artistes eux-mêmes entretiennent cette idée lorsqu’ils laissent entendre, sur les scènes de théâtre et dans leurs pétitions, que l’art et la littérature seraient par nature du côté du bien, du progrès, de l’humanisme, de l’antifascisme. Certains se comportent même en comités de salut public, tel ce groupe d’écrivains, emmenés par Annie Ernaux, qui avaient publiquement demandé, en 2012, le licenciement de Richard Millet des éditions Gallimard après un livre jugé complaisant pour le tueur norvégien Anders Breivik. Encore s’agissait-il d’un essai, quand Soumission est un roman qui, de surcroît, recourt volontiers à l’humour noir et aux délices de la provocation : « Rien que le mot d’humanisme me donnait légèrement envie de vomir, mais c’était peut-être les pâtés chauds, aussi, j’avais abusé ; je repris un verre de Meursault pour faire passer. »
Il faut donc le redire inlassablement : les grands romanciers (et Houellebecq en est un) ne cherchent pas tant à dire le bien et le mal qu’à imaginer des situations, des possibilités inspirées par la réflexion et la fantaisie, qui nous semblent d’autant plus justes qu’elles résonnent avec des vérités profondes. En ce sens, l’intuition de cet auteur avait de quoi forcer l’admiration, en janvier 2015, puisqu’il avait entrevu – avant ces heures dramatiques – les cataclysmes provoqués par le retour de la religion au cœur de la société moderne, et spécialement par l’essor de l’islamisme, fer de lance du nouveau combat entre la loi religieuse et la loi civile. Les déclarations du pape contre les caricatures, peu après l’attentat de Charlie Hebdo, auront montré toute l’étendue de la question, au-delà même du djihadisme.
Pour autant, si Houellebecq a déploré dans une interview ces propos du souverain pontife, (tout comme il dénonçait voici quelques années la « connerie » de l’islam), c’est ne rien comprendre à la littérature que de voir dans son roman un pamphlet islamophobe. Son livre est même, paradoxalement, une ode à la religion, non seulement parce qu’il raconte l’arrivée au pouvoir, en France, d’une très pacifique « Fraternité musulmane », alliée aux partis traditionnels ; mais encore parce que ce choc va résoudre les difficultés dans lesquelles patauge notre pays (le chômage, la délinquance…), et même provoquer un sursaut débouchant sur la construction de cette Europe méditerranéenne que certains appellent de leurs vœux pour lutter contre l’hégémonie anglo-saxonne. Le narrateur, quant à lui, trouvera une forme de salut dans ce monde reconquis par l’obscurantisme. Cet enfant de la modernité, héros houellebecquien par excellence, obsédé sexuel en même temps que frustré, semble enfin s’épanouir dans le rêve de la polygamie et de la soumission féminine, ce qui nous vaut quelques-unes des pages les plus drôles du roman. On ne peut guère comprendre tout cela sans prendre en compte l’ironie du propos. L’imagination est un jeu qui conduit l’écrivain à dérouler des fils, une exploration qui joue sur l’hypothèse, la vraisemblance, le rire et la peur. Tel est le pari que Houellebecq conduit avec un naturel irrésistible, en dépeignant une société islamique presque idéale, rassurante autant qu’effrayante. Cette ambiguïté fait le sel de son roman qui s’autorise toutes les extravagances sans abandonner un récit plausible. Son style dépouillé, ses remarques terre à terre, ses problèmes de micro-ondes, ses évocations de journalistes ou de personnages publics déjà oubliés, mais inscrits dans le temps par leurs noms et leurs silhouettes, donnent au récit sa couleur si particulière, à la limite du réalisme et de l’anticipation.
Comme l’explique d’emblée le narrateur, spécialiste de J-K. Huysmans: « Seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. » Voilà qui semble justifier tous les romans autobiographiques dont la France est gourmande. Sauf que la force de Houellebecq est de mettre cette présence de l’écrivain et de sa voix au service d’une fiction, dans une forme d’émulation très balzacienne. Soumission, de ce point de vue, est une réussite parfaite. Qu’il s’agisse de poésie, de religion, de sexe, de politique, le ton désabusé du narrateur sonne juste à toutes les lignes. L’emploi de la première personne renforce cette vérité désarmante qui éclatait déjà dans les premières lignes d’Extension du domaine de la lutte. Celui qui nous parle est à la fois l’auteur et son personnage ; il mêle l’analyse et la fantaisie, échappant à toute vision trop politique ou intellectuelle du roman. Il ose dire des choses simples et tristes qui réconfortent par leur drôlerie : « Les hommes de Cro-Magnon chassaient le mammouth et le renne ; ceux d’aujourd’hui avaient le choix entre un Auchan et un Leclerc » ; ou si l’on préfère : « Le pénis passait d’une bouche à l’autre, les langues se croisaient comme se croisent les vols des hirondelles, légèrement inquiètes, dans le ciel sombre du sud de la Seine-et-Marne. » Houellebecq nous bouscule, nous divertit dans le meilleur sens du terme, et nous invite à réfléchir.

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