JCD
L’hommage d’Alain Juppé à Jacques Chaban-Delmas, qui aurait eu 100 ans le 7 mars.


Ill y a 20 ans, au soir de l’élection municipale, en voyant la voiture de Jacques Chaban-Delmas quitter la cour de l’hôtel de ville de Bordeaux, j’ai eu conscience qu’une page de l’histoire de la ville venait d’être tournée. 48 ans de mandature, une identification à la ville, un lien très fort avec les habitants, Chaban était l’image indissociable de Bordeaux, où il a laissé son empreinte intellectuelle et humaine. Histoire d’amour entre un homme et sa ville.
Jacques Chaban-Delmas occupe, à plus d’un titre, une place centrale dans mon engagement politique. Natif de Mont-de-Marsan, j’étais fasciné par la personnalité de celui que l’on nommait « le duc d’Aquitaine » et n’imaginais pas alors que, bien des années plus tard, j’occuperais son siège à la mairie de Bordeaux. Mon père me racontait le résistant, le général, le gaulliste. Car Chaban était tout cela à la fois : le jeune général de la Résistance, personnage romanesque de la Libération de Paris, l’homme d’État qui a laissé sa marque à Matignon et à l’Assemblée nationale et le maire de Bordeaux. À l’Assemblée nationale, où il gravissait « sportivement » le perchoir, il avait établi un climat de confiance entre les élus, car il ne s’arrêtait pas au clivage droite/gauche dans ce qu’il a de bien souvent artificiel. C’était là sa conception profonde de la vie politique, héritage de la pensée du général de Gaulle. Il était animé d’une intense volonté de rassemblement, de conciliation, de réconciliation des Français. Il avait aussi compris que notre « vieux pays » avait besoin des réformes qui le feraient changer d’époque, entrer dans une modernité nécessaire à son positionnement international. Ce fut le propos du texte de la « Nouvelle société ». Plusieurs propositions de ce discours prononcé en 1969 sont aujourd’hui encore d’une étonnante actualité. Ce souci de modernité, il l’a mis en pratique à Bordeaux. D’une ville blessée par la guerre il a fait, au fil des années, une capitale régionale et une métropole européenne. En la dotant de services publics et d’équipements collectifs sociaux, sportifs et culturels qui lui faisaient défaut. En lançant les grands projets qui ont façonné le visage nouveau de la cité. En constituant des réserves foncières dont nous bénéficions aujourd’hui pour construire et accueillir de nouveaux habitants. En permettant l’implantation dans l’agglomération d’industries liées notamment à l’aéronautique et au spatial. En construisant des ponts et en améliorant les dessertes routières, ferroviaires et aériennes de la région…
Deux événements majeurs ont marqué mon « histoire » avec Jacques Chaban-Delmas. En 1978, il fit irruption dans ma propre vie politique en venant présider au théâtre de Mont-de-Marsan un meeting de soutien à ma candidature à l’élection législative. J’avais pris, dès lors, l’habitude de lui rendre visite à l’Assemblée nationale, à la Présidence puis dans son bureau du boulevard Saint-Germain. Il me saluait toujours d’un retentissant « Bonjour, mon cher camarade ! » qui rappelait notre appartenance commune non pas à un parti politique mais à l’inspection générale des finances. Ses conseils, empreints de clairvoyance et de modération, m’ont toujours été précieux. Un autre moment décisif de notre relation reste ancré dans ma mémoire. Nous étions à Saint-Louis-des-Invalides, assis côte à côte lors d’une cérémonie officielle. Il me lança : « Alors, mon cher camarade, on me dit que Bordeaux vous intéresse ! » On connaît la suite. Ce fut le vrai tournant de ma vie publique. J’aimais son style, vif et élégant. J’aimais l’attention qu’il portait à chacun, surtout aux plus modestes, son appétit de vivre et sa générosité qui lui faisaient traditionnellement conclure ses discours par un vibrant : « Soyez heureux ! » Et cette humilité révélée par l’anecdote rapportée par ses soins dans son ouvrage, Mémoires pour demain : à l’interpellation familière du général de Gaulle « Alors Chaban ? » il répondit : « Eh bien mon général, j’ai fait ce que j’ai pu. Nous ne sommes que des hommes après tout. Sauf vous, peut-être. » Résumé d’une vie.

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