photo :  J. Saget / AFP

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Entretien avec Anouar Kbibech, président du Conseil français du culte musulman

Le gouvernement échange aujourd’hui avec les représentants des Français de confession musulmane dans une nouvelle « instance de dialogue », qui s’est réunie pour la première fois le 15 juin. Cette dernière signe-t-elle le glas du CFCM, comme l’ont dit tous les commentateurs ?
Anouar Kbibech : Non, ce n’est pas du tout le cas. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, l’a assuré juste après avoir annoncé la création de cette instance de dialogue en Conseil des ministres, en février dernier : le CFCM et les CRCM ne sont absolument pas remis en cause dans leurs prérogatives, ni dans leur représentativité.
Cette instance de dialogue marque la volonté du gouvernement d’élargir le débat, en dialoguant une à deux fois par an avec un panel de personnalités représentant l’ensemble de la diversité de l’Islam de France. Ce n’est pas une institution (elle n’aura pas de président, pas de bureau, pas de collaborateurs), c’est un forum d’échange. L’institution représentative des musulmans de France reste le CFCM (et les CRCM). L’instance de dialogue a été créée en complémentarité – et non en concurrence – avec le CFCM.
Henry Laurens souligne dans nos pages la difficulté – voire l’impossibilité – à représenter au sein d’une institution un Islam par essence multiple…
A. K. : Vous retrouvez l’ensemble des sensibilités de l’Islam de France au sein du CFCM : les grandes fédérations, les grandes mosquées, les grandes écoles de l’Islam de France y sont toutes représentées, et cela fait 12 ans que nous travaillons ensemble. Nous avons appris à nous connaître. Auparavant, chaque fédération travaillait dans son coin, avec son propre agenda.
Il faut le rappeler : le CFCM représente le culte musulman, mais il n’a pas vocation à représenter l’ensemble des musulmans de France. Tous les intellectuels français de confession musulmane ne sont pas au CFCM. L’instance de dialogue permet d’élargir le débat en conviant ces personnalités.
L’Islam n’est pas la seule religion à être multiple. Il ne faut pas oublier que la présence de la religion musulmane en France est relativement récente par rapport à d’autres religions. L’Islam contemporain a commencé à émerger en France dans les années 1950, avec les premières vagues d’immigration. Sa structuration au niveau institutionnel n’a qu’une douzaine d’années. Il faut donner du temps au temps.
Avec le temps, le CFCM va se bonifier. L’osmose entre les différentes sensibilités de l’Islam de France se construit, et nous commençons à en voir les fruits. Au sein même de l’instance de dialogue, nous l’avons senti. C’est une maturité qui va s’affirmer dans les prochaines années.
Lors de cette première réunion, le 15 juin, le choix a été fait d’avancer sur quelques sujets, et notamment la formation des imams et des aumôniers pénitentiaires…
A. K. : La question du statut de l’imam et des aumôniers, notamment pénitentiaires, mérite d’être clarifiée et institutionnalisée. Il est aujourd’hui difficile de trouver plus précaire en France qu’un imam. Il est parfois salarié par une institution gestionnaire des lieux de culte, ou alors il touche des indemnités, au bon vouloir des fidèles, en fonction de leurs dons. Pour les aumôniers, ceux qui s’acquittent de cette charge le font sur la base du volontariat, car ces indemnités sont dérisoires : elles ne couvrent même pas les frais de déplacement.
Si nous voulons assurer un encadrement efficace des fidèles au sein des mosquées, ou de la population carcérale dans les prisons, il faut clarifier le statut des imams et des aumôniers, et leur proposer une rémunération décente. Cela permettra de susciter des vocations chez les jeunes Français. Il y a un besoin criant d’imams franco-français, cette situation oblige les fédérations à trouver des partenariats avec des pays musulmans, comme le Maroc, l’Algérie ou la Turquie. C’est une solution à moyen et court terme. La solution à long terme, c’est de former des imams franco-français, qui maîtrisent la langue et l’histoire de la France, pour qu’ils puissent communiquer de manière efficace avec les fidèles, et notamment les plus jeunes d’entre eux. Cette question est l’élément préalable.
Qui doit assurer cette formation ?
A. K. : Il y a deux volets dans la formation : théologique et « profane ». Ce n’est pas le rôle des pouvoirs publics de prendre part à la formation théologique, c’est au CFCM. Nous devons tenter d’harmoniser les différents cursus théologiques des fédérations et aboutir à la création d’un diplôme reconnu au niveau national. Quant à la formation profane, c’est la solution des diplômes universitaires, qui a été mise en œuvre depuis 2008 à l’Institut catholique de Paris, qui a été généralisée cette année dans six universités en France. Le gouvernement évoquait en février l’extension du dispositif à une douzaine d’universités. Un certain nombre de modules ont été mis en place pour permettre aux imams de mieux connaître la France, à travers son histoire et ses traditions. Cette volonté de rendre obligatoire cette formation civile et civique a été réitérée le 15 juin par le ministre de l’Intérieur. Le CFCM ne peut que s’en réjouir, puisqu’il a appuyé cette démarche depuis 2008.
Bernard Cazeneuve a également annoncé la création d’une nouvelle fondation, en partenariat avec l’Institut du monde arabe (IMA). Une bonne idée ?
A. K. : L’idée est de créer une nouvelle fondation, avec une dimension plus culturelle, plus civilisationnelle, pour mieux faire connaître à la société française l’histoire de l’Islam. Elle ne peut être que bénéfique. Le concours de l’IMA serait idéal. Maintenant, il nous faut définir avec le ministère de l’Intérieur la composition de cette fondation, le périmètre de ses domaines d’intervention et son agenda.
Le CFCM souhaite doubler le nombre de mosquées en France. À quelle échéance ?
A. K. : Il faut démystifier cette revendication des musulmans de France, ne pas imaginer des arrière-pensées, du prosélytisme… C’est une analyse factuelle : les 2 500 lieux de culte qui existent ne permettent pas de répondre à l’ensemble des besoins des fidèles. Toutes les estimations du CFCM montrent qu’il faudrait doubler ce nombre pour les accueillir, c’est une démarche pragmatique. 200 projets de construction de mosquée sont en cours, ce n’est pas suffisant. Il faut que les musulmans de France s’engagent pour la construction de mosquées à taille humaine, des mosquées de proximité, qui s’intègrent dans le paysage architectural français ; pas besoin de mosquées cathédrales ! Calmement, patiemment, sans heurter, nous allons relever ce défi. L’impératif étant de pouvoir accueillir plus de jeunes et plus de femmes.
On reproche au CFCM de ne pas savoir parler aux jeunes… N’est-ce pas une urgence, dans le contexte actuel ?
A. K. : Oui. Il faut rétablir ce contact, pour éviter qu’ils aillent chercher les réponses aux questions qu’ils se posent sur Internet.
Vous allez prendre la présidence du CFCM le 30 juin. Un mot, peut-être, sur la présidence de Dalil Boubakeur…
A. K. : Je voudrais rendre un vibrant hommage à l’action du recteur Dalil Boubakeur, qui a fait un travail formidable pour les musulmans de France, et notamment pour la mise en place du CFCM. Sa capacité à rassembler a été reconnue par tous. Nous ne le remercierons jamais assez pour le travail accompli.
Quels sont vos projets ?
A. K. : Je vais m’inscrire dans la continuité de son action. J’ajouterai deux dimensions : la première, c’est la culture du résultat, que je peux insuffler avec mon expérience dans le monde de l’entreprise. Quelques réalisations concrètes permettraient de redonner du crédit au CFCM. Nous sommes conscients du déficit d’image du CFCM. Le deuxième point : c’est la communication. Le CFCM n’a pas su mettre en avant ses réalisations concrètes. Il faut avoir le « savoir-faire », mais aussi assurer le « faire-savoir ».
Quels dossiers allez-vous ajouter aux traditionnels chantiers du CFCM ?
A. K. : La création d’un conseil théologique. Cette dimension théologique manque. Il faut élaborer un discours alternatif aux thèses djihadistes qui circulent sur Internet, notamment par le biais des réseaux sociaux. Il faut montrer les vraies valeurs de l’Islam.

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