Vers la nuit (Manessier - 1958)

Vers la nuit (Manessier – 1958)


À quinze ans, passionné d’art moderne, j’empruntais à la  bibliothèque tous les livres possibles sur la peinture contemporaine. J’avais également trouvé, chez mes grands-parents, des catalogues de la Galerie de France rassemblant une génération d’artistes des années 1950, et cette abstraction radieuse m’avait aussitôt subjugué.

Les formes poétiques s’y organisaient dans un jeu très libre aux couleurs enchantées, telle une suite naturelle de l’impressionnisme. Cette peinture « non-figurative », plutôt qu’abstraite, renvoyait par ses titres aux murmures de la nuit, au miroitement de l’eau et de la lumière. Les artistes se nommaient Manessier, Singier, Vieira da Silva, Estève, Bazaine – et, pas très loin d’eux, Mathieu, Atlan, Hartung ou Poliakoff. Leur prestige semblait souligné par leur présence en quelques lieux officiels, de la pièce de 10 francs où était gravé un Mathieu, au manuel de littérature de terminale qui portait en couverture une peinture d’Estève !
Mon élan spontané allait toutefois se trouver contrarié au cours des années suivantes, tandis que je progressais dans ma connaissance de l’art contemporain. Car il m’apparut alors que ce glorieux mouvement artistique s’était vu, depuis, relégué aux oubliettes de l’Histoire. Dans les accrochages du musée national d’Art moderne, le pop’art et les installations représentaient la seule contemporanéité. Pis encore, les milieux d’avant-garde que je fréquentais me regardaient comme un doux idiot quand j’évoquais mes peintres favoris. Heureusement pour moi, plusieurs écrivains que je connaissais avaient été leurs amis : le romancier Camille Bourniquel conservait au sommet d’une tour de la Défense quantité de merveilleux Singier et Manessier ; Marcel Schneider avait accroché leurs toiles dans son appartement du Marais. Une autre correspondance artistique me frappait entre cette peinture, d’inspiration souvent religieuse, et la musique de Messiaen qui, elle-même, s’inspirait des textes sacrés pour atteindre une beauté moderne, extatique et planante.
J’ai alors compris, au fil des conversations, comment l’idéologie et le marché impriment leur marque à l’Histoire. Philippe Le Burgue, éminent spécialiste et collectionneur de peinture non-figurative, m’expliquait récemment que le musée d’Art moderne de New York, au début des années 1960, présentait encore le Guernica de Picasso à côté des toiles de Bazaine et Manessier – également couronné par la Biennale de Venise. Dès cette époque, pourtant, les marchands new-yorkais avaient entrepris d’imprimer au marché une nouvelle orientation privilégiant, pour la seconde moitié du XXe siècle, la peinture américaine. La prééminence parisienne était officiellement révolue. En Europe même, un tournant esthétique reléguait au second plan cette forme de bonheur pictural, dans la lignée de Monet et Bonnard, jugé superficiel en regard d’une peinture plus tourmentée illustrée par Bacon ou Lucian Freud. La même évolution s’observait dans maints autres domaines, notamment en musique, où l’on ne jurait plus que par l’avant-garde viennoise, comme si Paris avait commis un péché de plaisir et de légèreté. Les élites françaises furent les plus ardentes à suivre les nouvelles modes, au point d’oublier presque totalement cette belle modernité d’après-guerre, qui, désormais, sommeille dans les réserves des collections publiques.
On comprend, dans ce contexte, quelle bonne nouvelle représente l’ouverture d’un lieu consacré, en partie, à ce courant pictural des années 1950. Le musée Mendjisky, dirigé par le fils du peintre Maurice Mendjiski (compagnon de Modigliani et Soutine) se situe dans un bel atelier de Mallet-Stevens au fond d’une impasse du 15e arrondissement. Il accueille cet été une merveilleuse exposition Alfred Manessier (1911-1993) qui permet de redécouvrir cet artiste, parti d’une forme de surréalisme, avant de se tourner vers une peinture mystique autant que personnelle, qui célèbre la beauté du monde dans sa Pêche au petit matin ou son Nocturne marin. Les bleus profonds du crépuscule, les miroitements des vitraux, le chatoiement des tapisseries sont à l’honneur dans cette présentation chronologique d’une œuvre majeure du XXe siècle, dont on espère le retour au premier plan, tant cette peinture fait du bien et rend heureux – la plus haute ambition que puisse atteindre un artiste, plus encore dans l’époque tourmentée qui est la nôtre.
Exposition Manessier, jusqu’au 15 octobre – Musée Mendjisky

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