L'Entrée d'Henri IV à Paris, 22 mars 1594 (François Gérard, 1817)

L’Entrée d’Henri IV à Paris, 22 mars 1594 (François Gérard, 1817)


Les Français sont, paraît-il, le peuple le plus déprimé du  monde ; quelquefois avec raison, comme en ce tragique automne où la mort s’est invitée en plein Paris.

La tendance est néanmoins plus profonde, liée pour une part au sentiment de grandeur perdue, voire à une certaine passion de l’auto-dénigrement très présente dans notre pays, « où la défaite est souvent hissée au rang d’un art à part entière, de Waterloo à Diên Biên Phu ». La contrepartie de cette aspiration négative tient, fort heureusement, dans le ressort miraculeux qui, soudain, rassemble ce peuple et le pousse à retrouver une conscience positive de soi. De Jeanne d’Arc à la Résistance, quelques pages admirables, parfois mythifiées mais toujours exaltantes, se sont ainsi amorcées à des moments terribles : comme la guerre de Cent Ans, et cet été 1940 où Georges Bernanos, s’opposant à la rhétorique de Vichy, proclamait : « Ralliez-vous à l’histoire de France. »
Hervé Gaymard, le plus lettré de nos hommes politiques, a voulu raconter ces pages lumineuses, et même heureuses qui jalonnent le cheminement français, tout autant que les défaites. Son livre, publié au début de l’automne, prend un relief particulier après la tragédie de novembre qui, certes, fut le contraire d’un moment de bonheur… mais qui, bien plus que le drame de Charlie Hebdo, a semblé ressouder une société soudain fière de son caractère et de sa singularité. Ainsi, face à « la vieille propension gauloise aux divisions et aux querelles » relevée naguère par de Gaulle, ce peuple va-t-il de l’avant chaque fois qu’il « se rassemble pour refuser la fatalité de la guerre de religion, de la guerre civile ou de la défaite ». Parmi ces moments de grâce, l’auteur en a retenu treize, de l’entrée d’Henri IV à Paris, en 1594, à la Coupe du monde de 1998. Il s’est appliqué à les éclairer avec un souci de précision historique, mais aussi un recul et un sens de l’analyse qui font résonner chacun de ces chapitres dans le temps présent.
Ainsi l’entrée d’Henri IV à Paris, le 22 mars 1594, referme-t-elle plusieurs décennies de guerres de religion jalonnées de massacres. Malgré sa conversion au catholicisme l’année précédente, celui qu’on n’appelle pas encore le « bon roi Henri » doit faire face à l’hostilité du camp des Guise, soutenu par l’Espagne. Il saura pourtant mettre à profit le désir populaire de retrouver la paix pour s’emparer de la capitale sans une goutte de sang, en s’appuyant sur « la force des choses, propre à tout moment révolutionnaire ». Suivront l’édit de Nantes et des années d’apaisement qu’on ne pouvait imaginer quelques mois plus tôt. Autre page d’espoir, le début du règne de Louis XV faisant suite au ténébreux déclin du Roi-Soleil. À l’instant même où naît la philo­sophie des « lumières », on dirait que s’ouvre « une nouvelle ère, incarnée par l’enfant-roi, Louis XV, bientôt surnommé “le Bien-Aimé”, tant il porte l’amour et l’espoir de tout un peuple ».
Bonheurs et Grandeur d’Hervé Gaymard est tout sauf un survol politique et anachronique du passé. Loin des visions schématiques, il nous rappelle le rôle subtil joué par une Catherine de Médicis dans l’avènement d’Henri IV – tout comme, à l’autre bout de l’Histoire, il souligne la profonde communauté de vue entre De Gaulle et son prédécesseur René Coty qui a permis l’avènement de la Cinquième République. Il a le sens du mot, de l’humour, du détail, y compris pour rappeler que la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, se déroula sous une pluie battante – mais qu’elle n’en fut pas moins un de ces moments bénis où, selon Louis Blanc, « les montagnes semblèrent abaisser leurs cimes, les fleuves ne furent plus que comme autant de ceintures mouvantes liant ensemble des populations trop longtemps séparées ». Peut-être parce que, si l’on en croit Madame de Staël, « la monarchie limitée a toujours été le véritable vœu de la France ».
Le lecteur redécouvre ensuite la paix d’Amiens, interrompant provisoirement les guerres napoléoniennes en 1802, et les funérailles de Victor Hugo en 1885. Dans ce choix d’une subjectivité assumée, la place d’honneur est accordée au XXe siècle avec le défilé de la victoire du 14 juillet 1919, l’été du Front Populaire en 1936, la Libération de Paris en août 1944, ou encore les premiers pas de l’homme sur la Lune qui enthousiasment les Français au moment où eux-mêmes traversent une période d’optimisme progressiste symbolisé par les « Trente Glorieuses ». On note au passage que si le bonheur se projetait en 1867 dans une Exposition universelle, celui de nos contemporains s’incarne davantage dans le spectacle sportif, avec les victoires de Jean-Claude Killy (9-12-17 février 1968) puis le « sacre des Bleus », 30 ans plus tard, qui contredit les penchants communautaristes. Gaymard sait aussi que les moments heureux, souvent anonymes, s’appuient sur des conditions favorables telles les bonnes récoltes sous l’Ancien Régime et la croissance économique dans les temps modernes… Ils ont toutefois besoin de s’incarner dans ces épisodes de grandeur qui rassemblent une société et l’aident à se projeter dans l’avenir.
Hervé Gaymard, Bonheurs et Grandeur ; Ces journées où les Français ont été heureux, Perrin, 464 p, 23 €

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