Selon le leader d’Europe Écologie – les verts (EELV), il ne revient plus à l’écologie de se positionner par rapport à un monde politique « qui a failli sur les enjeux vitaux », mais, désormais, au monde politique dans son ensemble, de placer l’écologie au centre de ses réflexions. Il nous donne sa vision et nous explique sa stratégie offensive pour les élections municipales.

Comment juger le résultat des écologistes aux élections européennes de 2019 à l’aune de celui de 2009 ?

Yannick Jadot : Au cours des dix dernières années, l’écologie a percuté le paysage politique. Ce ne sont plus simplement les écologistes, qui en parlent, mais l’ensemble des forces politiques. Et pour cause. Nous avons, en dix ans, basculé dans un autre monde.

Souvenez-vous, en 2009, c’était le fiasco de la Conférence de Copenhague sur le changement climatique. On était alors rivé sur l’alerte scientifique – que relaient les écologistes depuis quarante ans – tout en considérant que les impacts toucheraient surtout les générations futures.

En 2007, c’était l’Alliance pour la planète, qui interpellait Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, le pacte écologique de Nicolas Hulot ; en 2006, le film d’Al Gore et le rapport de Nicholas Stern sur L’économie du changement climatique en Grande-Bretagne. Tous ces éléments ont fait partie d’un processus qui a fait de l’écologie un sujet politique majeur.

La perception de la « crise écologique » est désormais en train d’évoluer car, ce qui progresse dans l’opinion, c’est un sentiment d’irréversibilité. Nous ne sommes pas confrontés à une crise passagère mais à un monde qui change, pour reprendre les termes de Michel Serres. Comment gérer le dérèglement climatique déjà engagé ? Les canicules et les sécheresses nous font ressentir intimement les transformations climatiques. Et la science ne tire plus simplement l’alarme, elle préconise.

Toutes les innovations autour de l’écologie, qu’elles soient technologiques, sociales ou démo­cratiques, deviennent un terrain extraordinaire de concentration des énergies vitales de la société. Prenons l’exemple des énergies renouvelables : il y a dix ans, elles étaient plus chères que le nucléaire, que le charbon et que le pétrole. Aujourd’hui, elles deviennent la rationalité économique et sociale quand le nucléaire est une faillite industrielle et financière. Ce n’est pas simplement un pari industriel. Être pragmatique, aujourd’hui, c’est investir dans les économies d’énergie, telle l’isolation des logements, et dans les énergies renouvelables. De même, ce ne sont plus des entreprises comme Monsanto, qui piègent les agriculteurs dans la chimie, le surendettement et l’industrialisation. Qui innove, désormais ? Ce sont les paysans qui mettent en œuvre l’agroécologie.

Comment faire de l’écologie un moteur d’action ?

Y.  J. : S’il y a un enjeu essentiel, aujourd’hui, c’est la nécessité de retrouver des repères et des combats qui font communauté humaine. Pourquoi la nostalgie d’une époque révolue, incarnée par Bolsonaro, Trump ou Le Pen, par exemple, fonctionne-t-elle auprès d’une partie de l’opinion publique ? Parce qu’elle repose sur le fantasme d’une époque où l’avenir était envisagé avec sérénité. On se disait alors qu’en nous serrant la ceinture, nous améliorerions notre situation, et que nos enfants vivraient mieux que nous. Or, l’écologie est la seule manière de nous redonner la perspective d’un avenir serein.

Lutter contre le dérèglement climatique, contre l’anéantissement de la biodiversité, c’est se redonner une espérance, un dessein partagé, l’espace d’une solidarité, d’une communauté de destin, et c’est reprendre en main notre présent et notre futur. Parce que nos vies personnelles, familiales, sociales, économiques sont aujourd’hui percutées par l’instabilité du monde.

Nous redonner une projection sereine, c’est également nous réconcilier entre nous en construisant des solutions. Et elles existent déjà. Prenons l’alimentation. Comme l’explique Claude Gruffat, l’ancien Président de Biocoop, si on répond à la demande actuelle de consommation bio locale, on installe 60 000 paysans dans nos campagnes. De même, si on investit dans l’isolation des logements, on donne du travail à des dizaines de milliers d’artisans qualifiés sur tout le territoire. Si on investit dans les mobilités douces et les transports collectifs, on crée de l’emploi dans les petites gares, etc. Quel meilleur moyen pour lutter contre les fractures territoriales et sociales qui divisent notre magnifique pays ?

Tous les chantiers de réconciliation avec la nature et le climat représentent des opportunités de relocaliser l’économie, de créer des emplois qualifiés sur tous nos territoires, de redonner du pouvoir d’achat et du pouvoir de vivre, et de sanctuariser les services publics. Or, qui dit économie, emplois et services publics, dit culture et démocratie. C’est pour cela que je défends l’idée selon laquelle l’écologie, c’est à la fois une protection – la santé, le climat, le travail, les droits humains et les services publics qui nous sont chers – mais aussi une projection, à la fois dans le temps, puisqu’il s’agit de nous réconcilier avec notre futur, et dans l’espace, en réinvestissant nos territoires et en faisant communauté humaine à l’échelle globale. L’écologie est, pour moi, le seul projet de civilisation.

Mais aujourd’hui, toute la classe politique se veut écologiste !

Y. J. : ceux qui nous dirigent considèrent finalement l’écologie comme une contrainte, comme un chantier à part, comme du sable dans les engrenages rouillés du vieux monde technocratique, libéral et productiviste avec lequel ils sont incapables de rompre. Ils en font des slogans – « Make the planet great again ! » – et développent souvent un discours empreint d’autoflagellation. C’est cette phrase de Jacques Chirac, « La maison brûle, et nous regardons ailleurs » reprise sous des formes différentes par Nicolas Sarkozy, François Hollande ou Emmanuel Macron : « Nous sommes en train de perdre la bataille » du climat. Or, ils ne croient pas vraiment aux rapports scientifiques qu’ils mentionnent. Quand ceux-ci disent : « On a dix ans pour éviter le chaos », cela ne signifie pas qu’on a dix ans pour agir, mais qu’il faut agir dès maintenant, de manière concrète, pragmatique, forte.

Beaucoup se raccrochent à l’idée qu’avec quelques technologies salvatrices et un ou deux points de croissance, les problèmes disparaîtront ! Ils ne voient pas combien les défis environnementaux, les inégalités sociales et la démocratie sont aujourd’hui intimement liés.

Dans cette vision du monde, l’écologie n’est pas prise au sérieux. Les promesses ne sont pas tenues, l’action toujours repoussée. Tout cela génère des stratégies d’évitement. Prenons l’exemple des émissions de CO2 et de NOx des voitures : alors que les gouvernements prétendent porter des régulations sur celles-ci, ils créent les conditions pour que les lobbies contournent ces normes. Cela donne le « Dieselgate ». Les voitures émettent en moyenne aujourd’hui 40 % de CO2 de plus que ne l’autorise la loi (et consomment donc 40 % de plus). C’est 100 % de fraude pour le NOx des diesels ! Mais les gouvernements ont construit, avec les lobbies automobiles, le contournement de la réglementation. Au mépris absolu de notre santé. Et cela donne des mécanismes de dépollution qui s’arrêtent quand les voitures ne roulent pas vite et qu’il fait chaud. C’est-à-dire en ville, et pendant les canicules. Quand la pollution est la plus dangereuse pour la santé des enfants.

L’écologie que je veux incarner, c’est une écologie qui mobilise l’ensemble des citoyens, des associations, des entreprises, des salariés qui s’engagent autour d’un projet commun. Les transformations à opérer sont lourdes. Il nous faut être très pragmatiques et ne laisser aucun salarié, aucun citoyen au bord de la route. Et cela passe par une recomposition du paysage politique.

Comment voyez-vous cette recomposition du paysage politique ?

Y. J. : Nous voulons rebâtir le paysage politique autour d’une espérance, d’une ambition, d’une fierté pour notre pays et notre continent. En finir avec le statu quo et la résignation des derniers gouvernements qui ne trouvent leur salut que dans le vote contre. En finir aussi avec le vote de peur et de haine. La politique peut agir. Le courage existe. Les promesses et les engagements peuvent être tenus. L’avenir peut sourire. Les solutions existent. Elles émergent, elles protègent, elles rassurent, elles sécurisent, elles réconcilient.

L’écologie n’est pas un supplément d’âme ou un talisman pour des partis en déshérence et des responsables politiques qui n’ont plus de boussole. L’écologie est la matrice pour redonner du sens à l’économie, réaménager nos villes et nos territoires, revivifier la démocratie, combattre les inégalités.

Je me suis toujours senti de gauche. Mais ça ne suffit pas et ce n’est plus l’enjeu, quand nous sommes confrontés à de tels défis. Et la gauche qui a gouverné n’a-t-elle pas aussi trahi ses promesses écologiques et sociales ? J’en ai assez des postures faciles qui masquent tant de renoncements et qui prétendent néanmoins séparer le bien du mal. Ce n’est plus à l’écologie de se positionner par rapport à un monde politique qui a failli sur les enjeux vitaux. Quand nous affronterons des canicules à 45, voire 50 degrés, il sera trop tard !

Quelle est votre stratégie pour les municipales en 2020 ?

Y. J. : on a tous besoin d’appartenir à ce que j’appelle un terroir, qu’il soit rural ou urbain. Le terroir, c’est le lieu d’une construction sociale, du lien à autrui, d’un métier, autant que le lieu de vie. Et c’est un moyen extraordinaire, pour les écologistes, de reconquête du contrôle de nos vies : à travers les déplacements, l’alimentation, les énergies, le logement, la santé, l’éducation, la culture, l’engagement associatif… C’est là que la société ouverte peut retrouver de la noblesse et du crédit.

Aujourd’hui, nous gérons une centaine de communes, dont une de plus de 100 000 habitants, Grenoble. Mais je ne veux pas que l’écologie gagne uniquement dans les centres-villes de nos métropoles où la sociologie nous est favorable. Mon but est que nous exercions les responsabilités dans des villes moyennes et des villages, où se posent d’autres enjeux.

Pourquoi l’exemple de Grande-Synthe est-il intéressant ? Parce que c’est une ville très dure socialement, où la reconquête sociale et démocratique passe par l’écologie. C’est l’instauration d’un minimum social garanti payé par les économies sur l’éclairage, les jardins partagés, le 100 % bio dans les cantines, les transports publics gratuits dans le grand Dunkerque, qui permettent à des ménages de se débarrasser de leur deuxième voiture. Articuler écologie sociale et ancrage territorial me paraît donc essentiel.

Quand je dis que le temps des écologistes est venu, c’est parce que les autres ont échoué, mais surtout parce que nous portons des solutions qui ont été patiemment travaillées avec les différents acteurs de la société, les entreprises, les salariés, etc. Et il y a une urgence à massifier la mise en œuvre de ces solutions. Il ne faut plus laisser tous ceux qui inventent des choses en marge des politiques publiques, mais les rassembler autour d’un projet enthousiaste.

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