Après la réorganisation des grandes régions françaises, la politique de développement des orchestres et opéras, initiée durant les années Malraux, soulève de nouvelles inquiétudes.

Il y a vingt ans, le 23 décembre 1999, disparaissait le compositeur Marcel Landowski, créateur de la « Direction de la musique » et inventeur de la politique musicale de la Ve République. La ville de Boulogne, où il vivait (comme son père le sculpteur Paul Landowski, auteur du fameux Christ du Corcovado), rendait hommage en décembre dernier à cet artiste devenu grand administrateur. L’énergie et l’enthousiasme de Landowski ont en effet redonné à cet art une place d’honneur dans un pays qui avait tendance à se considérer comme peu musicien – par opposition au grand voisin allemand. Le développement des orchestres et opéras de région, mais aussi celui de l’enseignement musical et des conservatoires allait découler, pendant plusieurs années, de cette politique volontaire initiée par l’État.

Cinquante ans plus tard, le contexte a beaucoup changé dans une France à l’heure de la décentralisation, en matière culturelle comme pour le reste. La « Direction de la musique et de la danse » a disparu, fondue dans une nouvelle organisation du ministère de la Culture. La plupart des interventions publiques sont décentralisées et confiées aux Drac (Directions régionales des affaires culturelles) ; et la part de ces aides n’a cessé de diminuer tandis que l’État encourageait les régions et les collectivités locales à reprendre en main une politique culturelle qui relève désormais de leur compétence. Cette rupture avec les habitudes d’un pays jacobin, où les impulsions partent souvent du pouvoir central, est sans doute vertueuse par bien des aspects. Elle n’en soulève pas moins certaines questions lorsqu’on observe la mise en œuvre de ce programme, plus encore après la création en 2016 des nouvelles régions.

Quand Landowski avait été nommé directeur de la musique, en 1966, la politique culturelle de l’État se limitait à quelques grands établissements parisiens, en premier lieu l’Opéra et la Comédie française. Dans les autres grandes villes, beaucoup d’élus ne s’intéressaient guère aux institutions musicales, certains allant jusqu’à considérer que l’essor de la radio et du disque avait réglé la question. Seule une poignée d’entre eux veillait sur des opéras et des orchestres inscrits de longue date dans l’histoire locale, comme c’était le cas à Strasbourg ou à Bordeaux. La mission de Marcel Landowski, « missus dominicus » du jeune ministère de la Culture, fut donc d’aller mobiliser lcs élus locaux en attirant leur attention sur la nécessité de soutenir, de développer, voire de créer des équipements culturels assurant une offre de spectacles, mais aussi la présence des métiers de la musique dans tout le pays…

Pour ce faire l’État demandait aux villes et aux régions d’engager des moyens, mais il en apportait lui-même suffisamment pour convaincre : c’est ainsi que l’Orchestre National de Lyon ou celui des Pays de la Loire, et que les maisons d’opéra se développèrent, en même temps que s’implantait un riche réseau d’écoles et de conservatoires.

Malgré le changement de cap politique, la période Jack Lang allait poursuivre, d’une certaine façon, l’action de Landowski, grâce à une augmentation considérable des moyens du ministère. Sa principale nouveauté consistait à élargir le champ des interventions de l’État à des domaines beaucoup plus nombreux que celui des grandes œuvres privilégiées sous l’ère Malraux. Après la musique classique et le répertoire théâtral, le ministère entendait encourager toutes les formes d’expression, incluant les musiques populaires ou les pratiques amateurs, au risque de diluer peu à peu ses subventions. De fait, après l’âge d’or des années 1980, ce risque allait se préciser dans les dernières années du siècle, alors que le contexte économique se traduisait par une stagnation des moyens du ministère face à des demandes toujours plus nombreuses. Les services de l’État qui, au cours des années précédentes, avaient initié quantité de projets, se voyaient de plus en plus souvent réduits à reconduire, voire à diminuer des subventions, en priant les institutions culturelles de trouver d’autres ressources.

Plus encore, depuis l’an 2000, on a vu ce ministère, conçu pour développer l’offre culturelle, opérer un virage à 180 degrés et encourager certaines collectivités locales à regrouper leurs établissements dans un souci d’économies d’échelle. Quand Landowski, à la fin des années 1960, considérait que chaque grande ville devrait avoir son orchestre, son opéra, son conservatoire (comme c’est le cas en Allemagne), ses successeurs ont encouragé des rapprochements géographiques, par exemple entre les opéras de Metz et de Nancy, ou ceux de Marseille et d’Avignon… Projets qui, heureusement, ont rarement abouti face à certains élus locaux désireux de défendre leurs établissements culturels, mais qui ont modifié le paradigme en faisant passer l’État d’un rôle d’incitateur à un rôle de modérateur…

Au temps des Trente Glorieuses, le ministère de la Culture gérait, depuis Paris, quantité d’enveloppes décernées aux grands établissements qui assuraient, partout en France, la diffusion des spectacles vivants. Aujourd’hui, l’État s’en remet pour beaucoup aux régions et aux collectivités locales. Mais celles-ci n’ont pas vu leurs ressources augmenter en proportion. C’est pourquoi nombre d’élus, de maires ou de présidents de région préfèrent procéder à des choix dans leurs orientations : ainsi, telle grande ville mettra plutôt l’accent sur l’opéra, telle autre sur la politique du livre ; telle région accordera une part importante à la politique culturelle, telle autre moins. Aucune, en tout cas, ne semble pouvoir ou vouloir couvrir l’ensemble du champ artistique, comme le supposait l’ambition initiale de la politique culturelle.

La fin d’une grande politique publique de la musique

Le nouveau découpage de la France a rendu plus aiguës certaines inquiétudes face à cette inégalité des traitements, dans un contexte de demande d’économies d’argent public. Après la fusion des anciennes régions, l’inquiétude a touché les milieux artistiques de certaines villes disposant d’un orchestre ou d’un opéra qui risquait de se voir mis en concurrence avec celui d’une autre capitale régionale comme si la logique voulait que chaque nouvelle région ne conserve qu’un ou deux établissements de prestige. À Amiens, certains musiciens ont redouté que l’orchestre de Picardie, excellent mais de taille modeste, ne soit menacé par l’existence de son grand voisin des Hauts-de-France : l’Orchestre National de Lille. De même, après la réunion du Languedoc et de la région Midi-Pyrénées, certaines voix ont évoqué une fusion de l’orchestre et de l’opéra de Montpellier avec ceux de Toulouse, malgré la grande distance géographique entre les deux villes. Les communes, heureusement, ont leur mot à dire, en proportion des moyens qu’elles injectent, et l’administration des nouvelles régions a, pour l’heure, sanctuarisé la plupart des infrastructures musicales. Mais la situation reste fragile alors que d’autres discours s’élèvent contre la part trop élevée dont disposerait la musique classique en regard de son public.

Nous voici en tout cas revenus, d’une certaine façon, à la situation d’avant Landowski. La diminution du poids financier de l’État a entraîné la fin d’une grande politique publique de la musique, telle qu’on pouvait l’entendre sous de Gaulle puis sous Mitterrand. D’un côté, le ministère de la Culture a recentralisé ses interventions directes sur quelques institutions parisiennes de prestige comme l’Opéra et la Cité de la musique. De l’autre, la politique culturelle française est confiée au bon vouloir des élus locaux, par bonheur plus engagés qu’il y a cinquante ans, mais de façon très inégale. La création en 2020 du Centre National de la Musique ouvrira peut-être de nouveaux horizons, encore que les orchestres et les opéras ne semblent pas entrer dans son champ de compétences. Mais peut-être est-il temps, aussi, de redéfinir le rôle du ministère et la façon dont il peut influencer l’équipement culturel du pays : notamment en encourageant les régions et les villes à conserver et à développer un patrimoine exceptionnel hérité, pour une part, des années Malraux. 

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