Face au coronavirus, la communication présidentielle multiplie les références aux grands hommes et à l’Histoire. Attention aux symboles, prévient, dans une tribune, Manuel Lagny, co-président de l’agence Epoka.

La lutte contre l’épidémie de covid-19 est un combat qui, compte-tenu de son échelle, peut s’apparenter à une guerre. Pourquoi, dès lors, s’étonner que la communication élyséenne cherche à faire endosser au président le costume du chef, l’habit du Père de cette nation qui doit rester unie dans les circonstances exceptionnelles que nous vivons.

Une invitation qui, aussi naturelle qu’elle puisse paraitre, ne va pourtant pas de soi… En communication, gare au maniement de l’Histoire et des symboles !

Le lundi 16 mars, la France est entrée en guerre. Le président emploie six fois ce désormais fameux « nous sommes en guerre », pour mieux sonner le tocsin de la « mobilisation générale ». Mardi 24 mars, les conseillers élyséens l’affirment aux journalistes : Emmanuel Macron, en visite sur le terrain, « c’est Clemenceau dans les tranchées ». Le dimanche Mercredi 25, le président lui-même, devant les tentes de l’hôpital militaire de campagne construit à Mulhouse, évoque un premier médecin « tombé » dans l’Oise, comme si ce dernier avait été tué à l’ennemi. Le lendemain, la porte-parole du gouvernement justifie telle erreur de communication en brandissant la même idée : passez votre chemin car « moi, au quotidien, je suis au front » … Cent autres exemples, partout, du côté du parti présidentiel, de députés, alliés ou affidés, qui veulent accréditer cette idée : la France est en guerre et son chef est à la manœuvre : ayons confiance…

Et, comme si cela ne suffisait pas, peut-être pour faire la synthèse de toutes les histoires de la France, voici que l’entourage du président s’emploie même à y ajouter une dimension spirituelle :  Emmanuel Macron fait don de sa personne ou, mieux, de sa « présence thaumaturge » lors de ses déplacements. Il vivifie les énergies, il galvanise, aide à guérir peut-être ? Un roi thaumaturge[1], sur le modèle des souverains anciens, en mesure de guérir les écrouelles et autres affections (un don de Dieu), en touchant les plus démunis face à l’adversité. Un chef de guerre aux élans quasi-miraculeux : cette épidémie va-t-elle révéler à la France celui qui fut élu pour la sauver ?

La difficulté est grande, pourtant, de construire une image en convoquant des personnages, symboles ou faits historiques, pour tenter de valoriser l’objet de sa communication à travers une sorte de mimétisme puisé « à travers les âges ». En l’espèce, comme l’Histoire nous l’enseigne, malgré les tentatives nombreuses, en République, nul ne peut s’approprier l’image d’un autre en enfilant simplement son habit, nul ne peut se décréter « grand homme » ou « grand chef de guerre » : « grand », on le devient et l’on est reconnu comme tel, au moment le plus âpre de la bataille, ou après la bataille, quelle que soit la nature de celle-ci. En temps de crise majeure, l’essence du chef est faite de légitimité, bien plus que de légalité. Observons d’ailleurs que ce sont souvent des personnages secondaires du temps de paix qui prennent l’ascendant en temps de guerre, en conquérant leur propre légitimité : Clemenceau que l’on croyait sorti du jeu, en 1917 ; de Gaulle tout juste nommé général de brigade, en 1940… Pas besoin de communication pour savoir ce qu’ils sont, ce qu’ils représentent : ils s’imposent !

Au-delà de la difficulté, pour ses conseillers, à installer l’image du chef de l’Etat au même plan que celui des grandes figures tutélaires de notre récit national, se pose la question de la qualification du moment : la guerre. La formule est forte, on comprend son intérêt dans un discours qui doit marquer les esprits et encourager les Français à une indispensable discipline. Mais le retour de flamme peut s’avérer désastreux pour le pouvoir.

Car, si nous sommes en guerre, nombre de nos concitoyens se le demandent : pourquoi laisser tant de « soldats » monter en première ligne sans équipement suffisant ? Si nous sommes en guerre, quel rôle donner réellement à des comités scientifiques censés éclairer la décision politique, mais qui semblent parfois s’y substituer : souvenons-nous là-encore de Clemenceau qui, durant la Grande guerre, décidait des opérations depuis son bureau du ministère de la Guerre, certes après avoir été éclairé[2], mais à qui l’on prête cette phrase célèbre :  « La guerre ! c’est une chose trop grave pour la confier à des militaires », renvoyant en quelque sorte les experts à leur juste place ? Si nous sommes en guerre, imagine-t-on ces mêmes experts (les professeurs et médecins comme hier les militaires) s’exprimer largement dans les médias au risque d’exposer des contradictions nombreuses et successives, par ailleurs inévitables dans une période dominée par le doute, les interrogations et même une forme de tâtonnement ?

Ces atermoiements scientifiques pas plus que les tentatives quelque peu artificielles de faire émerger un nouveau Clemenceau ne semblent être de nature à rassurer, à susciter la confiance. On sait pourtant à quel point le président et ceux qui sont au pouvoir se battent et donnent le meilleur d’eux-mêmes au service de la France et des Français.

Mais où sont ces ingrédients qui fondent la crédibilité d’un pouvoir en lutte contre une tragédie sanitaire et sociale, qui créent cette confiance avec laquelle un peuple s’engage résolument dans le combat : le mélange de volonté farouche et d’humilité face à la crise, l’exemplarité des « élites », la démonstration d’une maîtrise assumée pas à pas ?

En communication, plutôt que de se comparer, rien ne vaut finalement d’être soi, surtout quand ses propres qualités n’imposent pas de recourir à d’autres figures, d’emprunter à d’autres récits. Soyez vous-même, monsieur le Président, comme tous les grands destins, ici et maintenant, et considérez ce moment qui s’impose à nous tel qu’il est : sans précédent historique.

[1] Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Paris 1924.

[2] Ce qui ne signifie pas que les experts soient absents, bien entendu : le rôle si éminent du général Mordacq, chef du cabinet militaire de Clemenceau de 1917 à 1920, en témoigne.

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