Au temps du Covid-19, les maires sont en première ligne pour faire appliquer le confinement. Ils doivent continuer à assurer leurs missions aux services des administrés, mais aussi apaiser les citoyens. Il leur faut aussi parfois faire la police, comme le raconte David Nicolas, maire d’Avranches (Manche) et président de la communauté d’agglomération Mont-Saint-Michel-Normandie. Photo : Vue prise depuis son bureau de la mairie.

Dans quelle situation sanitaire se trouve le département de la Manche ?

David Nicolas : Contrairement à d’autres régions, nous sommes, fort heureusement, loin d’être submergés par la vague annoncée. Les derniers chiffres font état d’une cinquantaine de malades hospitalisés. Les services de réanimation sont à 50% de leur capacité – soit une quarantaine de personnes. La situation est gérable. On a globalement le sentiment que le confinement mis en place par le gouvernement il y a trois semaines porte ses fruits au plan local.

Qu’avez-vous dû faire au niveau de la commune ?

Nous avons activé notre plan communal de sauvegarde. Ce document, qui est validé par la préfecture, permet à une commune d’agir immédiatement quand une crise se présente – cela peut être une inondation, un accident de camion rempli de produits inflammables ou une épidémie. Cela nous a permis d’installer une cellule de crise dès le 17 mars, avec une permanence physique d’une poignée de personnes – le maire, le directeur général des services et un secrétariat – et un système de pôles dirigés par une dizaine de cadres et d’élus en télétravail, joignable en permanence. Tout le monde est interconnecté de manière à être très réactif. Cette cellule tient une main courante de tous les appels, sur un numéro de téléphone unique, celui de la mairie, et de toutes les sollicitations sur les réseaux sociaux que nous animons.

Quelles sont les demandes des habitants confinés ?

Nous aidons à résoudre les problèmes concrets que pose le confinement : par exemple une personne âgée qui ne sait pas comment faire ses courses. Celle-ci est renvoyée vers le pôle du Centre communal d’action sociale, qui va lui mettre à disposition un bénévole, dûment enregistré sur une liste dressée au fil du temps. Les requêtes ont évolué. Au début, les habitants demandaient surtout ce qu’ils avaient le droit de faire ou non. Ce temps de calage a duré deux semaines, pendant lesquelles de nombreux contrôles ont été effectués, surtout à des fins pédagogiques – peu de verbalisations ont été dressées par la police municipale ou la gendarmerie locale.

Aujourd’hui, cette dimension étant parfaitement assimilée, nous agissons davantage au cas par cas pour régler diverses situations individuelles qui nécessitent que l’on y passe du temps. Ainsi, un jeune Afghan, majeur depuis la fin de 2019, scolarisé dans la région depuis quatre ans, qui a le plus grand mal, à faire ses démarches pour obtenir la nationalité française. Du fait du confinement, il est tout seul dans une chambre de huit mètres carrés dans un foyer de jeunes travailleurs.

Les problèmes ordinaires sont exacerbés en raison du confinement. Un monsieur, souffrant de problèmes pulmonaires, a beaucoup de craintes : il a l’impression que sa facture d’eau va exploser à force de se laver les mains. Les personnes du CCAS prennent de ses nouvelles régulièrement afin de le rassurer. Des situations comme celles-ci finissent par émerger de façon importante. C’est aussi le rôle du maire ou des services municipaux d’apaiser les angoisses. C’est là que l’on voit que le lien tissé par le maire ou les services municipaux est essentiel au bien-être des administrés.

Quelle organisation avez-vous mise en place ?

Les maires ont dû imaginer un fonctionnement quotidien de la collectivité totalement différent. La situation est paradoxale, car il faut être encore plus au fait de ce qui se passe, tout en étant immobile : cela va de l’organisation de l’école pour l’accueil des enfants de soignants aux violences intrafamiliales en passant par les trafics de stupéfiants à l’échelle d’un quartier. Il faut être capable de mettre en place des outils permettant d’agir à distance, tout en restant réactif. Depuis le début du confinement, je passe toutes mes journées à la mairie, de 8h30 à 18 heures environ, sept jours sur sept. J’ai l’impression de n’avoir jamais été autant immergé dans la vie de la commune alors que je reste dans mon bureau de 25 mètres carrés.

Comment gérez-vous les problèmes sanitaires courants et les nouveaux créés par la crise ?

Avec le milieu hospitalier, nous avons des relations très étroites. En 2016, nous avons mis en place un comité territorial des élus locaux : cette instance fait de la transmission d’informations tous azimuts sur des projets d’organisation territoriale de la santé, avec la médecine hospitalière et libérale, mais aussi avec les infirmiers libéraux… Cette architecture que nous sommes en train de bâtir s’est trouvée renforcée par la crise sanitaire, car des solutions doivent être trouvées, souvent au pied levé, pour résoudre telle ou telle situation.

Nous travaillons ainsi à la mise en place d’un lieu de consultation avancé pour les personnes susceptibles d’avoir contractées le Covid-19. Les médecins nous sollicitent pour savoir quel espace municipal va être adapté à la mise en place de cette instance. De notre côté, nous réfléchissons aux moyens techniques et humains que la commune va pouvoir affecter, pour que tout cela soit opérationnel et conforme aux préconisations sanitaires. Nous étudions aussi la mise en place d’une plateforme logistique pour récupérer tous les outils de protection (masques, combinaisons…) des personnes amenées à faire du soin, de l’accueil de malades ou tout simplement de l’accueil public, notamment dans les écoles ou autres.

Des services municipaux ont-ils été stoppés ?

Tous les services sont rendus, mais a minima : collecte des déchets, propreté urbaine, accueil des jeunes dans les écoles, police municipale et même l’état civil – nous avons procédé à un pacs. Seul le service culturel est fermé.

Devez-vous faire la police ?

Oui, cela arrive. D’autant que nous avons des jeunes qui trouvent la période de confinement très intéressante pour franchir des interdits. Avec les gendarmes, nous avons ainsi repéré un trafic de cannabis qui était passé inaperçu auparavant. Mais la ville étant déserte, le moindre mouvement devient perceptible…

Comment les gens réagissent-ils au confinement ?

C’est un temps où les tempéraments se révèlent. Des gens veulent être bénévoles à tout prix. D’autres préfèrent se mettre à l’abri. Et puis, il y a ceux qui surjouent un rôle de héros, qu’il faut tenter de freiner. Dans les premiers jours, une personne a endossé sa tenue de bienfaitrice en allant faire du porte-à-porte chez les anciens de son quartier. L’idée était louable, mais elle contrevenait aux prescriptions sanitaires. Nous l’avons intégrée à notre réseau de bénévoles.

A votre échelon, la communication gouvernementale est-elle satisfaisante ?

Oui. Nous avons accès en temps réel à toutes les informations via le réseau préfectoral. Je serais tenté de dire que cela n’a jamais aussi bien fonctionné. Les services de l’État se révèlent d’une très grande réactivité. Le système français connaît parfois des lourdeurs, voire des dysfonctionnements, avec des engorgements persistants. Ce n’est pas le cas dans le moment présent. L’accessoire du logiciel n’étant plus d’actualité, il libère de la mémoire vive en quelque sorte, pour faire fonctionner l’essentiel. Ce qui pose la question du fonctionnement ordinaire et de la « priorisation » des sujets dans la gestion des dossiers de nos collectivités…

Que va-t-il falloir repenser ?

On est en train d’expérimenter, en réel, le télétravail et la visioconférence. Leur efficacité se révèle tout à fait satisfaisante. Quand je vois le temps que je passe sur la route pour aller à Saint-Lô, au siège de la préfecture, pour des réunions qui ne dure qu’une heure. Je sais, désormais, comment économiser mon temps en participant à une réunion à distance. C’est aussi valable pour des agents communaux mobilisés à domicile – si leur condition le permet, notamment s’ils n’ont pas d’enfants. Notre DRH, par exemple, habite dans la région de Saint-Malo, où elle gère le pôle services à la population de façon admirable.

Que va changer le Covid-19 ?

C’est un choc. Je vois cette période exceptionnelle comme un laboratoire inattendu des relations entre les élus et les citoyens et les représentants de l’État. Nous expérimentons des situations de crise qui mettent à l’épreuve les capacités de résilience de nos communes, de nos intercommunalités et plus largement de notre démocratie.

Ce qui est manifeste, c’est l’émergence d’une volonté de refonder la solidarité, de revenir à des principes de fonctionnement qui s’appuient avant tout sur l’intelligence collective en faveur de l’éducation et de la santé, bien entendu, et du mieux vivre. C’est du moins ce que j’observe et ce que je tente de favoriser dans les différents réseaux auxquels j’appartiens, qu’ils amicaux, professionnels ou de voisinage.

Au-delà de la crise sanitaire tout à fait dramatique à laquelle nous sommes confrontés collectivement, et à l’échelle mondiale, je veux croire que ce temps « suspendu » qui nous est donné sera propice à nous repositionner, à nous reprendre en main dans cette Anthropocène où tout semble devenu incontrôlable, tant dans le domaine économique, géopolitique que climatique.

 

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