Alors que la Convention citoyenne pour le climat va tenir sa session conclusive à partir du 19 juin, les citoyens doivent être au cœur du « monde d’après » afin de construire une société de l’engagement, plaide, dans une tribune, Dorian Dreuil*, membre du conseil d’administration de l’ONG Action contre la Faim, dont il a été secrétaire général de 2017 à 2019. Photo : iStock

« Chaque jour qui passe prépare un peu plus les lendemains heureux du fameux jour d’après. Ceux qui placent la solidarité au cœur de leur appareil conceptuel. Marc Aurèle pensait qu’il ne fallait pas en vouloir aux événements, mais que nous devions profiter de ces derniers pour trouver des idées nouvelles. Ainsi, la crise sanitaire que nous traversons a mis en exergue ce qu’il pouvait y avoir de meilleur en notre société : la mobilisation citoyenne et solidaire. Le fait associatif a d’ailleurs ceci d’exceptionnel qu’il permet aujourd’hui d’entrevoir des horizons solidaires, à condition de réinviter nos modèles de gouvernance et retrouver l’esprit d’Agora.

Enjeux sanitaires, horizons solidaires

Pour faire face aux enjeux sanitaires et briser l’isolement du confinement, des initiatives individuelles et collectives sont venues donner au fait associatif toujours plus de force. Celle d’aider les plus vulnérables. Celle d’assurer la cohésion nationale. Celle surtout de permettre à chacun de devenir une solution pour tous. Cet élan de générosité aura montré la détermination des citoyens à vouloir pleinement s’engager dans la vie de la cité et imaginer celle d’après. Mais encore faut-il accompagner ces militants du réel pour qu’au sortir de la crise, nous construisions une société de l’engagement.

Alors que la crise sanitaire du Covid-19 nous pousse à repenser nos modes de consommation et de production, elle doit aussi nous amener à faire évoluer notre modèle de société et sa gouvernance. Le citoyen, par le fait associatif, doit pleinement trouver sa place dans la « co-construction » des politiques publiques. Les acteurs du changement, associations ou ONG, devront être aux côtés des acteurs publics politiques pour accompagner ceux qui fabriquent la loi comme ceux qui l’exécutent.

Faire entendre la voix de la société civile

La période que nous vivons a ceci d’extraordinaire, elle propose à ceux qui s’engagent de penser la société et fourmille d’idée pour ce jour d’après. Empruntons les mots d’Epictète pour qui « tout est changement, non pour ne plus être, mais pour devenir ce qui n’est pas encore ». Ce devenir qui n’est pas encore et ne demande qu’à être passera par faire entendre la voix de la société civile et, surtout, par l’écouter.

Pour faire converger les acteurs de la société civile et l’engagement citoyen, nul besoin d’un nouveau comité, d’une autre plateforme. L’Agora qui représente le pouvoir citoyen existe, entre les murs du palais d’Iéna, dans l’hémicycle du Conseil économique social et environnemental (CESE). Troisième chambre constitutionnelle, dont le rôle est consultatif, cette assemblée traverse les pouvoirs et les républiques depuis 1925. Elle est aujourd’hui plus moderne que jamais. Bien que ses avis ne soient pas contraignants, le CESE est un laboratoire d’idées et d’innovations démocratiques. C’est le lieu idéal pour penser les changements du monde, pour préparer les enjeux du futur, ceux du temps long, ceux de la prochaine génération.

Parmi ces innovations démocratiques, il en est du tirage au sort des 150 citoyens de la Convention citoyenne pour le climat (CCC), qui doit conclure ses travaux les 19, 20 et 21 juin au CESE. Cette assemblée citoyenne, représentative de la société française, se réunie pour définir des orientations stratégies sur les enjeux climatiques, accompagnés d’un comité de gouvernance et de nombreux experts auditionnés. Sans attendre ses conclusions, son fonctionnement est déjà un succès. Sans prédire de ses propositions, cette Convention montre qu’il est possible de délibérer pour gouverner.

Disons-le : ne conditionnons pas l’outil de Convention citoyenne aux réussites de la CCC. Au contraire, ce type d’assemblée doit être pérennisé et dupliqué sur tout sujet que l’avenir impose. Imaginons alors qu’à chaque début de quinquennat ou de législature, un panel de conventions citoyennes se réunissent pour délibérer autour des grands enjeux des années à venir autant que face aux défis du siècle. Cette délibération permettrait, dès lors, d’apporter le regard de la société civile organisée au projet politique d’un exécutif et d’une majorité parlementaire élue. Pour préparer demain, nous devons penser aux moyens autant qu’à la fin.

Gouverner, c’est délibérer

C’est en laissant une plus grande place à la démocratie participative, chère à Rawls et à Habermas, que l’on pourra nourrir la démocratie représentative et éviter son crépuscule, sans les opposer, mais en trouvant ses complémentarités. La démocratie délibérative n’est pas nouvelle, l’intelligence collective et la participation citoyenne est aussi vieille que l’idée de faire cité. Dès l’Antiquité, on appelait Ecclésia, sur la colline de la Pnyx à Athènes, l’Assemblée des citoyens.

Renforcer la démocratie délibérative, sous ses formes innovantes et modernes, c’est retisser le lien avec le citoyen et faire confiance à son « savoir d’usage », celui de tous les jours. Indispensable chemin pour faire entendre la voix de la société civile. Cette « expertise ordinaire » que le philosophe américain John Dewey raconte par l’image de ceux qui portent les chaussures, et qui savent donc si elles font mal et où. Dewey continue de filer la métaphore en ajoutant que le cordonnier est lui le meilleur juge quant à son amélioration.

Si l’outil existe, nous devons le pérenniser et renforcer son écoute. Trop souvent les rapports et les avis des citoyens s’empilent sans que ceux qui légifèrent ou gouvernent ne les prennent assez en compte. Mesure bien connue des constitutionnalistes, la saisine du Conseil d’État est obligatoire avant adoption par le conseil des ministres et leur dépôt devant le Parlement d’un projet de loi. Cette procédure d’avis systématique donne un l’exemple idéal de ce que pourrait être le parcours institutionnel des avis du CESE.

Imaginons une saisine obligatoire du CESE, qui donnerait à chacun des dossiers sur la table du conseil des ministres un éclairage sociétal.

N’en doutons pas, nous verrions se lever les horizons solidaires et revenir les lendemains heureux, à condition d’écouter la voix de la société civile pour une cité de la solidarité. »

* Auteur de Plaidoyer pour l’engagement citoyen, le regard d’un humanitaire, VA Editions, avril 2019.

 

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