La ministre déléguée à l’Industrie, Agnès Pannier-Runacher, et la présidente des Affaires économiques du Sénat, Sophie Primas, analysent la crise née du Covid-19. Quelles leçons en tirer ? Quel monde d’après se dessine-t-il pour ces deux femmes clés du monde économique de notre pays ? Pour ces deux personnalités, l’Europe n’est pas une valeur dépassée, mais un socle à consolider pour asseoir la puissance économique de chacun de ses États membres. Un débat effectué en visioconférence et publié dans le numéro 501 de L’Hémicycle.

Quelles leçons peut-on tirer de cette crise sanitaire ?

Agnès Pannier-Runacher : Cette crise nous apprend d’abord l’imbrication des chaines de production mondiales. Lorsque la Chine s’arrête, la France est en difficulté. Notre industrie doit alors compter ses stocks pour continuer à produire. Le sujet des masques est également révélateur de cette dépendance industrielle. Ce n’est pas soutenable : nous ne pouvons, dans ces conditions, décider ni des volumes, ni des délais de livraison, ni des prix. Tout cela est aux mains d’un pays producteur unique. Le faiseur de marché est roi.  Et j’ajoute : sur un objet, le masque, dont le coût s’est envolé alors qu’il ne comporte aucune innovation particulière. Rappelons qu’en entrée de crise, le prix d’un masque était inférieur à 10 centimes.

Ce sont les règles de l’offre et de la demande, y compris en période de crise…

A. P.-R. : Certes… mais cela révèle notre vulnérabilité excessive et singulière par rapport à ce que l’on pouvait considérer comme un bien sans valeur ajoutée. Or, ce bien est devenu central, pour tous les pays et en même temps. Cela nous invite à nous interroger sur nos stratégies de délocalisation passées, où la recherche du coût le plus bas était le seul argument. Ce que nous avons vécu prouve, d’abord, qu’il est essentiel de s’assurer systématiquement d’un double approvisionnement. Cela met ensuite en évidence que nous avons considéré à tort qu’une logistique mondiale efficace et peu coûteuse était garantie. Enfin, cela montre l’intérêt de repositionner des capacités industrielles en Europe, avec des circuits de production et d’approvisionnement plus courts. Cela pour être en capacité de disposer rapidement des produits essentiels, mais aussi pour avoir accès à des productions dotées de meilleures empreintes sociale et écologique que celles de pays plus lointains. Le « pacte productif » français, qui devait être présenté en avril, se penchait déjà sur tous ces aspects. Ce que nous avons vécu pendant huit semaines nous conforte dans l’idée que la reconquête industrielle est un chemin essentiel.

D’autres enseignements sont à tirer de ces deux mois de confinement, qui constituent une expérience inédite. D’abord, nous avons réduit fortement nos émissions de carbone, dans un moment où notre appareil productif n’était pas totalement à l’arrêt. Il y a sans doute des conclusions à en retenir sur la façon de réduire notre empreinte carbone sans entraver le fonctionnement de notre pays. Ensuite, nous avons testé collectivement de nouvelles organisations de travail (télétravail) en nous appuyant sur les infrastructures numériques, et cela a fonctionné. Il faut en tirer des leçons, si l’on ne veut pas construire un monde d’après qui soit un copier-coller du monde d’avant.

Madame la sénatrice, sur la question des leçons à tirer de cette pandémie…

Sophie Primas : Nous avons beaucoup appris avec cette crise, y compris des choses que nous connaissions déjà. Mais ce que tout un chacun savait nous a explosé au visage. La réalité est devenue incontournable. Nous savions que notre pays était en phase de désindustrialisation, avec les pertes d’emplois dont nous entendions parler trop souvent. Celle-ci s’est évidemment manifestée cruellement dans cette affaire de masques. Mais cela concerne aussi dans des secteurs que l’on imaginait plus stratégiques. La reprise d’Alstom par General Electric…  La découverte par le plus grand nombre que, dans le secteur de la santé, des médicaments et de leurs principes actifs, la dépendance de la France est quasi totale vis-à-vis de la Chine ou de l’Inde. La désindustrialisation qui n’avait souvent pas de visage, qui était abstraite pour beaucoup de Français, est devenue très concrète. Notre dépendance s’est construite avec des phénomènes de concentration inimaginables. Dans le domaine des masques, nous étions à 90% dépendants de la Chine. Cela est vrai aussi pour l’électronique.

Finalement, nous avions oublié la notion de risque industriel, liée à la dépendance vis-à-vis d’autres pays dans la course à la compétitivité. Oubliées aussi les notions de souveraineté nationale et européenne. Nous nous sommes focalisés sur le coût le plus bas de production ! La seule valeur, c’était le prix de revient ! Cette mondialisation-là n’a pas de sens. En fin de compte, nous n’avons pas accordé suffisamment d’attention aux valeurs sociale, écologique, fiscale de nos productions nationales. Au nom de la seule compétitivité, nous les avons sacrifiées. Le coût du risque de devoir importer dans l’urgence, comme on l’a vu, est également élevé. Ce coût-là, nous l’avions aussi passé par pertes et profits !

Autre enseignement, me semble-t-il, c’est que les entreprises privées françaises ont su se mobiliser…

A. P.-R. : Oui, nous avons appris que nous pouvions mobiliser rapidement l’industrie et faire travailler ensemble nos grandes entreprises, qui ont par exemple produit, autour d’Air Liquide, autant de respirateurs en cinquante jours qu’en trois ans. Cette expérience a réaffirmé la nécessité d’imaginer des ponts entre entreprises afin de développer des coopérations nationales. Cette mobilisation a été très puissante. Grâce à notre filière textile, nous produisons ou importons, via des entreprises françaises, 40 millions de masques textiles à filtration garantie par semaine. Ces masques n’existaient pas en mars !

S.P. : Le gouvernement a su mobiliser l’industrie. Celle-ci s’est aussi mobilisée d’elle-même. Il y avait une urgence absolue. Les industriels ont trouvé les voies et les moyens de faire et de développer dans l’urgence. Il y a eu un bouillonnement, un foisonnement d’innovations. En quelques semaines, avec des partenaires ou des concurrents, l’industrie française a su, une fois encore, afficher son adaptabilité. Cela a bien fonctionné. Mettons les gens ensemble et laissons-les travailler. Ces entreprises ont produit des choses de manière remarquable. Je tire un autre enseignement fort du confinement, du point de vue de nos concitoyens. Je salue leur discipline collective et leur résilience. Nous pouvons être fiers de la manière globale dont nous avons franchi, ensemble, ce cap. Nous n’avons pas besoin d’être la Chine pour montrer de la discipline et de la maîtrise.

A propos de la Chine, justement, restera-t-elle l’usine du monde ? Y-aura-t-il un avant et un après Covid-19 ?

A. P.-R. : La Chine a mis en place une stratégie industrielle qui vise à en faire le premier producteur mondial sur des secteurs stratégiques, comme l’aéronautique, l’électronique ou la chimie. Les objectifs chinois sont très clairs : des parts de marché domestiques de 80% et des parts de marché à l’international comprises entre 20 et 40%. Sa volonté industrielle est de se positionner sur des productions à forte valeur ajoutée. Notre enjeu national, mais aussi celui de l’Europe, c’est d’avoir une stratégie industrielle proactive pour éviter le déclassement. C’est bien ce qui était au cœur du « pacte productif ».

Nous avons, d’un côté, la Chine qui ambitionne de devenir leader mondial dans des secteurs clés, comme l’aéronautique où elle était pourtant inexistante il y a encore quelques années. De l’autre côté, les États-Unis font preuve d’une agilité à tous crins, y compris en s’asseyant sur la question sociale. En dix jours, dix millions de personnes se sont retrouvées au chômage outre-Atlantique ! Je fais l’hypothèse que lorsque l’activité va redémarrer globalement, leur marché intérieur sera peut-être en difficulté avec une augmentation de la pauvreté, mais les entreprises américaines qui auront fait des restructurations drastiques et bénéficieront de conditions fiscales favorables seront très agressives à l’exportation.

Entre ces deux puissances, le modèle européen doit faire de ses spécificités, à savoir un modèle social et écologique exigeant, des forces, ainsi que des conditions d’entrée sur son marché unique. Il faut donc une stratégie européenne claire et solide. Je participe au Conseil européen de compétitivité, et je sens que les choses bougent. Certes, c’est encore timide, et en France nous portons une vision plus ambitieuse que certains autres pays européens. Mais la crise nous a permis de toucher du doigt cette grande fragilité européenne. Il faut une politique industrielle de reconquête et celle-ci doit devenir, en France, l’un des fondamentaux de notre politique économique.

Il faut une politique industrielle…  Depuis le temps qu’on en parle ! C’est le retour de l’ardente obligation du Plan ?

S.P. : Il y a eu des plans de filières, il y a quelques années. On parlait alors de redressement productif, vous vous souvenez… Mais on avait du mal à passer à l’action. Avec cette crise, on comprend la nécessité absolue du retour à une certaine planification… Cela ne veut pas dire que l’État doit être partout dans l’économie. Mais il faut le retour d’un État stratège qui détermine les grands axes des choix industriels, des choix d’investissements clairs pour les cinq à dix ans qui viennent.

Cet État stratège doit revoir sa relation avec la Chine. Des questions se posent : comment être compétitif face à l’Asie ? Cela passe sans doute par la numérisation de notre industrie et par une réflexion européenne, avec un espace méditerranéen vers lequel nos regards, nos investissements, nos partenariats doivent plus se tourner. Cela revêt aussi un intérêt géopolitique important pour l’Europe. Enfin, nous devons améliorer la valeur sociale et la valeur écologique qui ne sont pas aujourd’hui dans le prix de ce que nous consommons. Si l’Europe décide de donner une véritable valeur à ses exigences sociales et environnementales , alors il faut qu’elle se protège des productions qui ne les intègrent pas : d’abord en acceptant enfin une convergence des politiques des pays membres et ensuite en protégeant ses frontières de l’importation de produits moins exigeants… Rappelons que notre seul marché européen est en lui-même un marché de 750 millions d’Européens…

On peut toujours rêver… Rien n’empêche d’y croire, mais une harmonisation fiscale européenne par le haut semble très peu probable, évidemment…

A. P.-R. : Pardon, mais notre marché européen est plus important que les marchés asiatiques. Car le pouvoir d’achat moyen en Europe y est supérieur à celui de l’Asie dans sa globalité. L’accès au marché unique doit se faire dans le respect du principe de concurrence loyale. S’il n’y a pas de réciprocité sur les marchés publics avec l’Asie, il faut être capable de dire non ! L’Europe ne peut pas être le dindon de la farce, avec des exigences légitimes et justifiées que nous revendiquons pour nos propres entreprises et qui sont foulées au pied ailleurs par d’autres acteurs qui viendraient vendre ensuite leurs productions sur notre territoire.

Mais Bruxelles s’oppose en permanence à la création de champions européens ! Vous vous souvenez du rapprochement avorté entre Siemens et Alstom ?

A. P.-R. : Bruxelles s’est toujours méfiée de ces champions autoproclamés par des États dont les rapprochements ne profitaient pas forcément aux consommateurs. L’enjeu, pour la Commission européenne, c’est que la compétition doit faire le champion, pas l’inverse. Mais le logiciel de la Commission est en train d’évoluer. Elle s’enrichit de ses expériences. Avec l’effondrement des valeurs boursières, certaines entreprises européennes sont devenues des proies financières faciles. Aujourd’hui, Bruxelles nous met en garde face à ces prédations financières étrangères sur des actifs européens accessibles à vil prix.

L’Europe peut également nous aider sur le sujet des compétences, qui est un enjeu fondamental et qui me tient particulièrement à cœur. En France, nous avons un enjeu de formation professionnelle qui va devenir plus prégnant, encore, avec les reconversions du fait de restructurations industrielles. Les jeunes entrant sur le marché du travail cette année devront également être accompagnés. Il faudra absolument valoriser et développer les métiers manuels et l’apprentissage.

Que penser de la stratégie de relocalisation industrielle… Est-ce le retour tant annoncé de l’État stratège ?

S. P. : Le retour de l’État stratège, pour moi, ce sont les grands secteurs repérés au niveau européen qui pourraient bénéficier de subventions directes ou d’investissements massifs. Ces grands secteurs sont à mon sens, et en priorité, la numérisation ou la transition écologique. Quant aux relocalisations, elles ne peuvent fonctionner qu’à condition qu’il y ait un marché sur lequel nous affichons une solide compétitivité ou qui possède des débouchés. Sans polémique aucune, nous avons arrêté de produire des masques parce que nous n’étions plus compétitifs… Mais si l’on affirme que la production de masques constitue un élément stratégique important, alors il faut créer les conditions pour que des industriels se mettent ensemble pour le produire. Il faut que la commande publique soit là pour étayer ce marché stratégique pour l’ensemble de notre économie nationale. Dans ce type d’entreprise solidaire privée et publique, l’État pourrait prendre des participations capitalistiques. Les régions aussi, si elles veulent les développer sur leurs territoires. Elles ne le peuvent pas cependant ; c’est dommage. La puissance économique des régions devrait leur permettre de mettre le pied à l’étrier d’entreprises qu’elles considèrent comme stratégiques.

Les termes de souveraineté nationale ou européenne ont été prononcés par le président de la République… Peut-on parler de souveraineté nationale, et en même temps, de souveraineté européenne ?

A. P.-R. : Oui ! C’est la capacité des pays européens à reprendre en main leur destin industriel et à ne plus subir. Et pour ce faire, il ne s’agit pas d’avoir quatre secteurs stratégiques que chaque État européen soutiendrait par des commandes publiques ciblées, mais de se poser la question de répartir les productions en Europe pour être indépendant face au reste du monde. Telle nation européenne produira tel produit ou médicament et jouera la solidarité avec d’autres pays du continent qui en retour seront solidaires sur leur production propre. Nous avons aussi, avec notre zone Euromed, un espace de coopération économique à organiser avec les pays d’Afrique du Nord.

Mais le réflexe a été national, pendant la crise sanitaire. La bataille pour les masques en Europe a marqué les esprits. Il en sera peut-être de même pour le vaccin… On a vu « l’affaire Sanofi »…

A. P.-R. : Pour éviter cela se pose la question des stocks stratégiques. C’est exactement ce sur quoi nous travaillons en ce moment avec la Commission européenne. Il nous faut une gestion collective active et permanente des stocks de masques pour être en capacité, en cas d’urgente nécessité, d’en avoir pour tous. Cela s’organise. Mais vous avez raison, et nous l’avons constaté : en cas de très fortes tensions, le premier réflexe est de se replier sur des productions nationales. Cela dit, à aucun moment, pendant le pic de la pandémie, les frontières n’ont été totalement fermées. Depuis la France, nous avons acheminé des masques et des respirateurs vers l’Italie, l’Allemagne est venue épauler l’Italie, l’Espagne et la France, etc. De nombreuses manifestations de solidarité européenne ont amélioré la gestion de la crise.

Oui ! Enfin, on a aussi assisté à des vols de produits sanitaires, notamment des masques, entre pays européens, hélas ! Mais pour revenir à l’idée de production européenne répartie sur le continent, vous nous exposez le concept de « division européenne de la production » !

A. P.-R. : Oui, nous pouvons organiser la répartition de la production européenne, tout en demeurant concurrents. Aucun pays, avec son marché propre en Europe, ne possède la taille critique pour produire tout et dans tous les secteurs. Ce serait illusoire.

S.P. : Ce n’est pas si simple. Pourquoi la France serait-elle choisie pour telle production plus ou moins stratégique plutôt que pour une autre ? En réalité, il faut à la fois un pays et une Europe stratèges… Et mettre en place une organisation fine et gagnante. Il s’agirait de réfléchir à une sorte de « souveraineté partagée » entre la nation et l’Europe. Mais nous sommes, sur notre continent, en concurrence les uns avec les autres… tout en évitant d’être en position de concurrence déloyale. Le secteur du spatial et de l’aéronautique constitue une formidable réussite européenne, dont nous sommes très fiers. Eh bien, même dans ce secteur, lorsqu’il s’agit de décider de la localisation de la production industrielle de telle ou telle partie du lanceur, la concurrence entre les pays partenaires fait rage.

Au niveau monétaire, la zone euro peut-elle être menacée par le poids des dettes et des relances massives à coups de centaines de milliards d’euros d’endettement ?

A. P.-R. : C’est une question de confiance des marchés financiers. Si le plan de relance que nous traçons est suffisamment crédible dans les choix qu’il opère, qu’il engage des investissements dans des secteurs porteurs de croissance structurelle et encourage le développement du capital humain et la compétitivité des entreprises, alors notre dette sera considérée comme soutenable.

C’est une analyse vue des marchés, que vous développez… Mais du point de vue budgétaire, les critères de Maastricht sont-ils entre parenthèses ou sont-ils morts avec la crise sanitaire ?  

A. P.-R. : Les critères de Maastricht ont précisément visé à poser un cadre de crédibilité vis-à-vis des marchés… Mais ils ne peuvent pas résumer une politique économique, surtout en période de crise.

S. P. : Il faudra sortir la « dette Covid-19 » du restant de notre dette, comme le propose le Commissaire européen Thierry Breton. Et voir comment on soumettra un plan de remboursement à très long terme. Sinon, cela ne sera pas soutenable. L’ancienne dette est déjà très lourde à rembourser.

Mais, pardon, à une autre époque, la France voulait sortir ses dépenses de défense du calcul européen des dettes et autres déficits. Au principe que seules la France et la Grande-Bretagne avaient des dépenses militaires conséquentes dont bénéficiaient l’ensemble de l’Europe… Mais tout cela a capoté !

S. P. : Oui… Mais nous n’étions pas, alors, dans le cadre d’une crise majeure et globale. Les contextes sont très différents entre la période que vous rappelez et celle qui prévaut aujourd’hui : cette dernière est à la fois une crise de l’offre et de la demande. Même si les niveaux d’endettement, avant la crise, étaient différents selon les États, il y a une situation d’urgence budgétaire absolue pour toutes les nations européennes. Voilà pourquoi je soutiens l’initiative de Thierry Breton. Même l’Allemagne, qui a pourtant dégagé des excédents budgétaires par le passé, a besoin d’investissements pour se relancer.

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