Des Hommes d’honneur jusqu’à Baron noir, la politique est devenue un genre en soi. Conçues par des auteurs bien informés et bien entourés, ces séries remportent un vif succès auprès d’un public ravi de découvrir les arcanes du pouvoir, sans qu’on l’en dégoûte. Bien au contraire. Illustration : Fred Fornier.

Toute ressemblance avec des situations ou des personnes existantes ou ayant existé n’est pas fortuite. Et c’est bien pour cela que les séries politiques passionnent autant. Elles sonnent justes, sinon vraies. Il a pourtant fallu du temps, en France, avant que les chaînes de télévision n’enlèvent le doigt de la couture de leurs programmes pour rhabiller nos élus.

Comme souvent, les États-Unis ont servi de modèle. Le triomphe d’A la Maison Blanche (The West Wing) qui, en sept saisons diffusées entre 1999 et 2006, décortique les deux mandats d’un président démocrate incarné par Martin Sheen, encourage les diffuseurs à se montrer moins frileux. Canal Plus embraye timidement en 2007 avec Reporters, qui explore durant deux saisons les rapports complexes entre les journalistes et l’Elysée, avant que France 2, en 2012, s’engage franchement avec Les Hommes de l’ombre, récit détaillé d’une campagne présidentielle vue à travers les communicants des deux favoris – le président sortant et son challenger féminin. Le succès d’audience confirme l’intérêt des téléspectateurs qu’on croyait, à tort, dégoûtés de la politique. Depuis, il y a eu Le Bureau des légendes, Les Sauvages, Parlement (sur la plateforme de France Télévisions), et surtout l’incontournable Baron Noir, parangon du genre unanimement salué par le public, la critique… et la classe politique, tous partis confondus.

Ces séries politiques font un « parallèle amusant entre fiction et réalité »

Le point commun à toutes ces séries est l’objectivité, voire la bienveillance avec lesquelles sont traités les personnages. Les coups pleuvent à droite comme à gauche, mais les convictions des protagonistes priment sur leurs intérêts personnels. Les auteurs doivent accomplir un sacré numéro d’équilibriste qui requiert une connaissance approfondie des arcanes du milieu, mais également un don proche de la préscience pour ne pas être à côté de la plaque au moment de la diffusion. Tout un art.

De fait, les « showrunners » (responsables d’écriture) et concepteurs ne sont généralement pas des novices. L’écrivain Dan Franck par exemple, qui a écrit Les Hommes de l’ombre, était déjà aux manettes des téléfilms Le Rainbow Warrior et Un homme d’honneur (consacré à l’ancien Premier ministre Pierre Bérégovoy) et de la mini-série Carlos. C’est un ami intime de Dominique Strauss-Kahn et de la communicante Anne Hommel. « J’écrivais Les Hommes de l’ombre en même temps que Dominique préparait sa campagne, se souvient le scénariste. Tandis que je travaillais à mon bureau, il passait souvent une tête pour chercher la clef de la salle adjacente. Le parallèle entre la fiction et la réalité était assez amusant. »Sauf que, comme chacun sait, la réalité de Strauss-Kahn a échappé à toute prospective…

Il n’est pas plus facile d’écrire sur la politique quand on connaît le milieu

Eric Benzekri, le créateur de Baron Noir, n’est pas né non plus du dernier suffrage. D’abord membre du cabinet de Jean-Luc Mélenchon, alors ministre délégué de l’Enseignement professionnel, puis de l’équipe de l’ancien député socialiste Julien Dray, il prend ce dernier pour modèle pour créer le personnage de Philippe Rickwaert, interprété par Kad Merad, un député du Nord et conseiller de l’ombre de plusieurs présidents. « Ce n’est pas parce qu’on connait le milieu de la politique qu’il est plus facile d’écrire une série sur le sujet, confie Éric Benzekri. Au contraire ! C’est plus difficile. Quand on connait personnellement les protagonistes, on se crée des interdits. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai attendu longtemps avant d’écrire Baron Noir [Benzekri a commencé sa carrière de scénariste avec les séries Maison Close et Lascars], pour avoir la distance nécessaire en vue d’un traitement plus réfléchi et dépourvu d’affect. Sans compter que l’expertise accentue la difficulté, car il faut rendre le sujet intelligible. »Autrement dit, accessible. L’art de transformer le sabir abscons et les stratégies nébuleuses propres aux gens de pouvoir en intrigues romanesques.

Qu’importe l’affabulation tant qu’elle reste crédible. Dans le genre, l’écrivain et scénariste Sabri Louatah a fait très fort avec Les Sauvages, inspiré d’un thriller en quatre tomes (chez Flammarion), dans lequel un candidat d’origine maghrébine devient président de la République – avant d’être victime d’un attentat. « On a ramé lors du développement de la série [diffusée sur Canal Plus], car c’est la première fois que la politique est abordée de cette manière, confie le producteur Marco Cherqui. On n’arrêtait pas de se dire : ‘‘Il était une fois un président issu de la communauté maghrébine…’’. Il y avait dans cette légère dystopie* la dimension d’une fable. D’où le choix de Rebecca Zlotowski [Une fille facile] pour l’écrire avec Sabri et la réaliser : son cinéma est inscrit dans le réel avec une dimension iconique. » La scénariste Rebecca Zlotowski ajoute : « Je suis universitaire de formation. Je lis les notes de bas de page, j’effectue beaucoup de recherches et j’interroge les gens… Mais on se rend vite compte que ce qui est véritable n’est pas vraisemblable, et réciproquement. On commence alors à fantasmer. Je ne vois pas Les Sauvages comme une série seulement sur le politique, mais une série politique tout court à travers le choix des personnages et l’explosion de stéréotypes que propose le récit de Sabri. »

Encore plus ardu est l’exercice quand il s’agit de raconter le Parlement européen dont le fonctionnement échappe au commun des électeurs. Le jeune scénariste Noé Debré (34 ans), nommé aux césars en 2016 pour Dheepan de Jacques Audiard, a relevé le défi avec Parlement, la bien nommée.  Cette série suit avec humour, en dix épisodes, « le parcours d’un jeune type au début sans conviction qui finit par tout donner pour faire aboutir un amendement ». Là encore, la réussite de la fiction tient à l’imagination de l’auteur qui s’appuie sur l’expérience d’un ancien attaché parlementaire, Maxime Calligaro, et d’un économiste, Pierre Dorac. « Ils m’ont énormément aidé pour créer des situations crédibles, reconnaît Noé Debré. Ce qu’on trouve dans le réel est toujours plus fort que ce qu’on invente. »

Plongée dans la « piscine » de la DGSE

Éric Rochant a fait de même quand il s’est lancé dans Le Bureau des légendes, une plongée dans la « Piscine », le surnom de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les services secrets français. « Il a consulté de nombreux universitaires et des spécialistes capables de décoder le conflit en Syrie, les mouvements tectoniques au Moyen-Orient ou diverses situations géopolitiques épineuses », confie son producteur Alex Berger. Sur des terrains aussi minés, mieux vaut s’inspirer de l’existant. Sans compter l’aide bienveillante de la DGSE elle-même…

Attention, en effet, à ne pas raconter n’importe quoi n’importe comment. Comme le disait Jean-Luc Godard, le travelling est une affaire de morale. La série politique l’est aussi : auteurs, réalisateurs, producteurs, tous ont conscience que céder au fameux « tous pourris » ne serait pas qu’une facilité, mais un danger. « De la même manière que la série 24h chrono, à travers son président noir, a participé à l’élection de Barack Obama, House of cards, avec son président totalement immoral et cynique, a encouragé celle de Donald Trump », affirme le producteur Marco Cherqui. Éric Benzekri confirme : « Il n’est pas question de diffuser un tract et de se servir de la fiction pour diffuser une idéologie. Le but est d’expliquer la nature contrastée d’un milieu, trouver un juste équilibre. » Et Dan Franck d’ajouter : « La politique est une scène shakespearienne. Il faut des personnages négatifs, mais il en faut toujours qui sauvent la politique, sans quoi on favorise un élan populiste. Ce qui serait totalement injuste car la politique est une chose très respectable. »

Le succès de ces séries incite désormais de plus en plus d’auteurs à se frotter au genre. D’autant que certains responsables politiques, cédant aux sirènes de la peopolisation, ont contribué à désacraliser la fonction d’élu. « Les personnages de la sphère publique appartiennent désormais au divertissement », lance Rebecca Zlotowski. Ce qui donne envie de pousser davantage encore les portes désormais entrouvertes du pouvoir…

*récit de fiction qui décrit un monde utopique sombre.

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