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Les amis fidèles de Georges Clemenceau

Alors que les présidents de la République ne cessent d’honorer le « Tigre », devenu le symbole de l’unité des Français, la Société des amis de Georges Clemenceau perpétue la mémoire du « Père la victoire ».

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Certains hommes ne marquent pas seulement l’histoire : ils inspirent si puissamment ceux qui les ont entourés que, au moment de leur disparition, ces proches s’organisent pour défendre leur œuvre et veiller à leur souvenir. C’est le cas de Georges Clemenceau, qui fut président du Conseil à deux reprises et ministre de la Guerre sous la IIIe République. Dès sa disparition, en 1929, son entourage s’organise, à travers une fondation, pour transformer son appartement en musée, et une association, pour veiller sur l’héritage intellectuel et politique. Si la présence de l’homme d’État est encore intense aujourd’hui, elle le doit beaucoup à la Société des amis de Georges Clemenceau.  

La fidélité de la « maison Clemenceau »

Marcel Wormser, son président actuel, a succédé à son frère, André, en 2006. Et c’est leur père, Georges Wormser, membre de son cabinet pendant la Grande guerre et fidèle ami du « Tigre », qui en a été le premier président. En 1930, le conseil d’administration est composé de proches de Clemenceau, tels Jules Jeanneney et le général Mordacq, et de personnalités, à l’exemple du maréchal Pétain dont la gloire était encore intacte. « A cette époque, la Société accueillait tous ceux qui avaient connu Clemenceau, à quelque titre que ce soità condition d’avoir deux parrains, explique Marcel Wormser. C’est la fidélité de la ‘‘maison Clemenceau’’ qui s’exprimait ainsi, et qui veillait à ce que son nom ne fût pas utilisé sans contrôle, à des fins politiques et publicitaires. » Aujourd’hui, avant d’accepter un nouveau membre, Marcel Wormser prend le soin d’une conversation avec l’aspirant avant que sa candidature ne soit validée par l’Assemblée générale de la Société.

Figé à la date du 24 novembre 1929 

Banquier, président émérite de la Banque Wormser Frères, Marcel Wormser est né en 1929 ; il a été contemporain de Clemenceau pendant douze jours seulement. « Je ne sais pas si Clemenceau, dont mon père était très proche, a seulement été averti de ma naissance, confie-t-il. Je n’ai pas toujours été un spécialiste de son action : même si je suivais de loin en loin les travaux de la Société, j’étais très occupé par mon métier de banquier. Je me suis vraiment investi à partir de la fin des années 1970 à la disparition de mon père. » En 1979, pour le cinquantenaire de la mort du « Tigre », une exposition a lieu au Petit Palais, à Paris. Immense succès. Pour l’occasion, on avait reconstitué, sur place, l’appartement de la rue Franklin – 100 mètres carrés en rez-de-chaussée, avec un petit jardin, que l’ancien ministre louera pendant trente-quatre ans et dans lequel il s’éteindra, le 24 novembre 1929. « Clemenceau disposait de moyens modestes, reprend Marcel Wormser. Il était locataire de son appartement à Paris, comme de sa maison à Saint-Vincent-sur-Jard, en Vendée. Bien heureusement, par l’intermédiaire de sa grande amie, Marguerite Baldensperger[1], un riche admirateur canadien – James Stuart Douglas – racheta l’immeuble et le donna à une fondation qui fit de l’appartement un musée à condition que tout le mobilier y restât, intact. » Ce fut le cas. On peut voir, en effet, l’appartement comme figé au jour de la mort de Clemenceau…

Le bureau du Tigre. Musée Clemenceau.

La Fondation « musée Clemenceau », présidée aujourd’hui par Jean-Noël Jeanneney, a été constituée pour préserver ce bien. Seul un tableau, au mur de son bureau, offert par Claude Monet[2], a été vendu et remplacé par une copie : l’original a rejoint les collections de la reine d’Angleterre.  

L’hommage annuel des plus hautes autorités

Le 11 novembre 1944, réunis sous l’Arc de triomphe pour célébrer la victoire de 1918 dans un Paris libéré, le général de Gaulle et Winston Churchill, le Premier ministre britannique, décident de rejoindre, à pied, la statue du « Père la Victoire », située dans l’axe des Champs-Élysées, à quelque 1500 mètres de là. C’est le début d’une tradition qui perdure jusqu’à nos jours : le président de la République ouvre désormais les commémorations de l’Armistice par un hommage à Clemenceau, en se recueillant devant la statue qui se trouve à quelques dizaines de mètres de la grille du Coq, au bout du jardin du palais de l’Élysée. « Seul Valery Giscard d’Estaing a voulu se soustraire à ce cérémonial, poursuit Marcel Wormser. Mais une année seulement ! Car Jacques Chirac, alors Premier ministre, a présidé à cet hommage de manière très… remarquée ! D’ailleurs, Jacques Chirac n’a jamais manqué un hommage à Clemenceau, que ce soit en tant que Premier ministre, comme maire de Paris ou en sa qualité de président de la République. Il disait de cette statue, installée en 1932, était sa préférée à Paris. » Chaque année, devant la statue de Clemenceau, se regroupent ainsi les membres de la Société et les plus hautes autorités : président de la République, présidents du Sénat et de l’Assemblée, Premier ministre, ministres, maire de Paris… Près de cent ans après sa disparition, le souvenir de Clemenceau, qui est devenu l’emblème de la victoire et de l’unité des Français, ne s’est pas effacé. Au contraire, il semble qu’une grande modernité se dégage de la pensée « clemenciste ».

La pensée de Clemenceau toujours présente

La Société des amis de Clemenceau a encouragé les recherches, soutenu de nombreux travaux, organisé d’importants colloques, en s’entourant des meilleurs historiens. « Sur ce point, mon frère, André, a été déterminant, souligne Marcel Wormser. C’est lui, par exemple, qui a incité Jean-Baptiste Duroselle à écrire sa magistrale biographie de Clemenceau[3]. La Société a la chance de compter parmi ses membres, ou ses amis, des historiens de premier plan comme Jean-Noël Jeanneney, qui occupe évidemment une place éminente parmi nous, Jean-Jacques Becker, Michel Winock, Sylvie Brodziak et tant d’autres, mais aussi des personnalités comme Jean-Pierre Chevènement, toujours si actif dans nos travaux. » Au-delà des publications, un colloque important se tient tous les cinq ans dans la salle Clemenceau du Palais du Luxembourg, pour approfondir une thématique : le dernier en date, en novembre 2019, était intitulé « Clemenceau et la paix ». Une manière de faire une mise au point sur le traité de Versailles et sur ses conséquences, qui ont souvent suscité des analyses légères ou partisanes. « Le personnage de Clemenceau n’est plus attaqué comme c’était le cas jusqu’au début des années 1970. L’association a alors été très sollicitée pour défendre sa mémoireparfoiscontre la calomnie, c’était un combat ! » raconte Marcel Wormser. Dernière grande polémique en date : une émission télévisée de Franck Ferrand, en 2011, dont le titre évocateur « Clemenceau contre la paix » révélait un tel tissu de mensonges et d’affabulations que Michel Winock n’a pas hésité pas à traiter publiquement son auteur de « bonimenteur ». La Société a obtenu les excuses de la chaîne et le fait que l’émission ne soit pas rediffusée. Rester vigilant avec la chose historique : c’est ce à quoi s’emploie la Société des amis de Georges Clemenceau, en cherchant toujours à révéler l’exactitude des faits, des paroles et des actes. Et, en ce qui concerne le personnage de Clemenceau, cette recherche de la vérité n’a jamais constitué un désavantage…

Dates clés

1841 : Naissance de Georges Clemenceau en Vendée.

1870 : Maire de Montmartre.

1876 : Député de la Seine.

1895 : Il s’installe au 8, rue Franklin à Paris ; il y restera jusqu’à sa mort.

1906-1909 : Ministre de l’Intérieur, président du Conseil.

1917 : Ministre de la Guerre, président du Conseil.

1918 : Après l’armistice, le « Père la Victoire » préside aux négociations du traité de Versailles.

1920 : Clemenceau quitte la politique.

1929 : Clemenceau meurt à Paris, rue Franklin, le 24 novembre.

1930 : Création de la Société des amis de Georges Clemenceau.

1932 : Création de la Fondation « musée Clemenceau », reconnue d’utilité publique.


[1] Georges Clemenceau, Lettres à une amie (1923-1929), Paris, Gallimard, 1970.

[2] Intitulé Le bloc, le tableau représente une étude de roches, en Creuse. Il a été offert par Monet à Clemenceau en hommage à son discours du 29 janvier 1891 à l’Assemblée : « la Révolution est un bloc »

[3] Clemenceau, Jean-Baptiste Duroselle, Paris, Fayard, 1988.

Musée Clemenceau, 8 rue Benjamin Franklin 75116 Paris. 01.45.20.53.41. musée-clemenceau.fr

Article publié dans le numéro 502 de la revue L’Hémicycle.

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